« 2008-02 | Page d'accueil | 2008-04 »

Trottoir

 
podcast

C'est la fin. Je reste assise sur le trottoir à l'endroit précis où je suis tombée. Je sais qu'on me regarde; peut être même s'étonne -t-on que je ne me lève pas, pour aller m'attabler. On me voit si rarement immobile. Mais je n'ai plus rien à voir avec l'humanité. Il y a un chien avec des yeux jaunes qui penche la tête, en ahanant puis gémit un peu en me regardant. D'habitude, ça me dégoûte, et là non.  Qu'un chien aux yeux jaunes soit le témoin de ma chute ne me gêne pas, au contraire. J'ai appris à ne plus m'encombrer des apparences.
Si ç'avait été un enfant, le mien, ce n'aurait pas été possible. Les larmes d'un enfant, c'est trop dangereux pour l'équilibre général. Je ne veux plus prendre quiconque dans mes bras par réflexe, tu m'entends ?  Par réflexe, on aime, on tue, on fait des bébés, on sort la tête des tranchées.  Mes réflexes n'ont que des conséquences désastreuses. Je ne veux plus payer toute ma vie quelques secondes où je me serais prise pour une femme, où je t'aurais pris pour un être humain.
Mon père était menuisier. Il aimait ses meubles, il caressait toujours le bois quand c'était fini. Sa large main à plat, un mouvement respectueux, lent, calme. J'aurais voulu me transformer en armoire pour qu'il me caresse ainsi. Je ne peux pas téléphoner à ma mère. L'angoisse me serre le ventre avec sa main gelée. Ma mère va pourtant très bien, il paraît. Peut être que c'est ça qui m'angoisse.  Une mère morte, cela pourrait me laisser espérer que tout serait plus beau si elle était encore là.  Elle est vivante et c'est sans espoir.
 Voilà, c'est terminé.  Le vent, les papiers qui volent, ma main gelée, les rats qui filent dans le caniveau, je quitte le navire, mon cul sur le trottoir. Le chien, yeux jaunes, tête penchée, gémit en ahanant, avec comme une interrogation dans la fin de sa plainte, cette cassure dans son murmure: le dernier bruit du monde.

 

Ca ressemble à une comptine.

Le cercle de famille rétréci à grands cris, rétréci à ma seule descendance. C'est peu pour faire une ronde, et moi je tourne en rond.

Il me faudrait admettre pourtant, la chance encore ...? le ridicule d'une si vieille orpheline, le banal d'une encore jeune séparée, le  quelconque d'une utérine avortée, le falot de l'éloignement amical, stupéfaite portant d'être vidée de tout ce qui doit faire substance.

Les pas autour du marbre ne me rappellent rien.

Mon sommeil plus léger qu'une idiote hypothèse,

des certitudes collantes aux doigts, secoués, dont on ne se débarrasse pas,

des espoirs à chaque fin de cauchemar, en coda.

Chaque fois que je me surprends à vouloir, je me constate un haussement d'épaule, comme un gosse qu'on sort du jeu, qui joue à ça n'a pas d'importance, je m'en fous, rompue au rebattu de mon absence sur tant de photos,

même celles où je pose.

Il ne reste pas grand-chose quand il ne reste que la fierté. 



 

Extractions

Avril 1310


  Eliabel entend les hurlements de la femme avant même d'atteindre la barrière. C'est le mari qui ouvre. Il dit "Je crois que ça a commencé."
- Avez vous détaché les vaches ?
- Non, dit il en reculant. Et il se frappe le front.
- Faudra pas pleurer si le cordon s'enroule sur le bébé.
Eliabel s'approche de la femme hurlante qui lui tend les bras, elle renifle son haleine.
- Ton mari te bat ?
- Des fois, des fois....mais je le mérite toujours.
Ce sera un accouchement difficile. Elle a le bassin si étroit.
Elle lui fait boire la poudre de matrice de lièvre.  Le col n'est pas dilaté. Elle met du poivre à ses narines, pour la faire éternuer.
- Tu n'as pas une fille de ferme pour t'adosser ? C'est la grosse Louise qui vient. Elle la soutient par le bras, elle a des haut le coeur mais elle se retiendra.
Eliabel s'enduit les mains d'huile de violette et de laurier, elle entre sa main dans la femme et repousse le bébé. Il faut qu'il se positionne.
Ca hurle longtemps.
f9696edc2c8ae59aa6dd1b4471b6e27e.jpg Et le bébé sort, il crie, il est vaillant. C'est un mâle. Le père, là bas, dit que c'est bien. Qu'on l'appelera Philippe comme notre beau Roi. Eliabel nettoie les glaires du bébé avec un mélange de rose pillée, de miel et de sel et coupe le cordon à quatre centimètres du nombril, été printemps automne hiver.
Elle rentre à nouveau dans la mère qui ne réagit pas vraiment, à la recherche de la secondine. Il faudra la brûler. Le père est fier. Il dit qu'elle peut prendre le cordon. Séché, il se vendra bien à quelque templier.  C'est un puissant philtre d'amour.
On lui offre le vin, une volaille et son bouillon, puisque mère et fils sont saufs.
Ha non.
La mère, non.

 _________________________________________________________________________________________________________



  juin 1976

Nous habitions un rez de chaussée. Il y avait un balcon qui donnait dans le salon. Mon père faisait la sieste, juste après le repas de midi, reprendre quelques forces avant de repartir au chantier. Il a entendu que ça miaulait, là-dessous. Une chatte avait laissé ses cinq nouveaux nés sous notre canapé. Ma mère a trouvé ça immonde, mon père a trouvé ça mignon. Je trouvais le chat blanc plus joli que les autres, je l'ai pris dans mes bras. Quelque chose a fondu sur moi, que je connaissais pas.  Le chat c'était tendre, ça sentait bon. Chaud et vivant.  Mon père a pris les autres chatons, dans un sac. Il a dit qu'il irait les noyer. Pas devant nous, mais j'entendais tout. Ma mère a dit "Et lui ?" en parlant de celui qui têtait ma main.
  Mon père est venu vers moi. Je l'ai regardé comme ça. 
Il a tapé du poing sur la table, je crois bien que c'est la seule fois. Il a dit "Celui là, elle le garde"

Dans l'après midi, la mère des chats est revenue, elle a surgi de dessous le canapé, blessée, folle. Je ne comprenais pas.

Mon père est rentré, il a sorti le sac. Les chats étaient vivants. Il n'avait pas pu, mon père. Ma mère a trouvé ça idiot. J'ai trouvé ça merveilleux. La chatte était là, devant notre grillage. Mon père a laissé sortir les chatons. Ils sont partis tout groggy vers leur mère qui nous regardait fixement. Elle ne s'en allait pas. Je me souviens de ses yeux doux, sûrs, déterminés. Je ne connaissais pas ce regard là.

  Elle ne partait donc pas. Mon père m'a dit : "Il faut que tu lui rendes son bébé."
  A mon père toujours, j'obéissais.
Le chaton blanc a quitté ma poitrine, c'était tout mouillé sur ma robe. Je sentais comme un vide, et c'était tout froid.

La chatte a disparu, ses petits dans la gueule.

Mon père m'a dit: "Tu en auras un autre" et il a tapoté ma main.

J'ai dit oui, mais je savais déjà que ce ne serait plus possible. Il n'y en aurait pas d'autre.

29450b4593ecf7b7041974943a6086ab.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma mère a dit qu'il fallait laver ma robe.
__________________________________________________________________________________________

  Février 2008


Madame T entre dans la pharmacie. Elle achète un test de grossesse. Les pharmaciennes sourient largement, tellement tout ça c'est magnifique. Mme T est mariée, déjà mère. Elle approche de la quarantaine mais on dirait qu'elle s'en éloigne, lui dit souvent son mari, ainsi que son coiffeur.  Mme T se compose une mine, elle joue à l'impatiente ravie.
Elle regarde les deux lignes roses, elle sent la panique monter. Mme T. se dit qu'autour d'elle, tout le monde est "Pour" l'avortement. Mais il sera toujours contre le sien.
 Le médecin dit: "Les tests sanguins le confirment, j'ai une excellente nouvelle pour vous"
Alors, elle ose timidement dire qu'elle a entendu parler d'une pilule abortive. Il dit Ha oui l'ivg maison. Sa voix devient froide, métallique. Il explique le délai légal, il tend les papiers. Il dit tout de même et la pilule du lendemain ?
Elle voudrait dire qu'elle se sent tellement inhabitée le plus souvent, qu'elle ne se sent pas la maison idéale pour faire le nid d'un autre enfant.  Elle n'ose pas lui parler de la fatigue immense de la responsabilité, de la peur, de la difficulté de vivre, de la présence qu'il faut donner quand on est si absente à soi-même,  de la tragédie d'être mère, chaque instant, et de devoir toujours le taire. Qu'un enfant pour elle, c'est une histoire qu'on se raconte avant pour s'habituer, que la bonne surprise, elle ne se fait pas à l'idée. Mais vous êtes déjà mère, aurait-il répliqué.
Elle aurait répondu qu'on n'est pas la même mère pour chacun. Que chaque fois, ça se réinvente. Que si l'amour s'agrandit à chaque enfant, la peur aussi augmente. Quand elle voulait un enfant, personne ne se posait de question. Tout était légitime, magnifique, une évidence. Pourtant, rien n'est plus trouble qu'un désir d'enfant...Mais il ne demande rien. C'est dommage, elle aurait aimé qu'on valide, qu'on lui dise qu'elle avait ce droit-là. Il tend l'ordonnance, sans la regarder. Un sourire maîtrisé. Dans la salle d'attente, il y a écrit " Mon ventre m'appartient". Oui, mais pas le sien.

bbd3ea645caff7e791c26dc0a90e90e8.jpg Elle sort. Elle se sent ignoble, coupable de génocide par anticipation.

Il dit dans son dos "Parlez en à votre mari, tout de même, il a son mot à dire."

Il faut qu'elle trouve quelque chose qui le frappe. Quelque chose qui lui rabatte la certitude, qui le fasse taire. Il faut qu'elle se venge de ce qu'il a injecté.




- Non, tout comme vous, Docteur, mon mari n'a rien à dire, car cet enfant n'est pas de lui.

____________________________________________________________________________________________________________
 

Sculptures: Ron Mueck. 

J'ai pas de titre

Je savais que je venais d'ailleurs, dans une histoire à part coupée aux ciseaux. Je choisis les plus rouillés, les pièces métalliques soudées à ma robe. Il y a cette fille derrière avec un mince filet de voix, elle est plutôt de bois. Il m'a fallu un bon moment avant de parler avec ces deux voix. il m'a fallu un bon moment pour savoir marcher sur deux pieds chacun allant en sens contraire.

Je sais à peu près ce qu'il faut voir pour avoir l'air d'y être. J'enfile chaque jour mon manteau de côtes, ma clavicule, je colle mon oreille sur le côté de ma tête. Ma gorge s'enfle de colère. Un goître, un oedème, rien que ça. Mon coeur en ce moment, c'est comme un trou de la taille d'un sesterce. Je ne sais pas pourquoi j'écris sesterce. Sans doute parce que ça a un prix.

Je rencontre des difficultés avec le langage parlé. Je n'ai jamais tant écrit.  J'ai des accrocs dans ma langue maternelle. Je me surprends à penser en anglais ces derniers temps. Autant dire que j'élabore pas bien loin. Je n'ai jamais tant écouté d'instrumentaux. Parler, ça me dit vraiment plus rien.  Les mots sont emballés-serrés là dedans. Je n'aime plus les savoir dehors. J'accorde tant de pouvoir aux mots. C'est sans doute la raison pour laquelle il me semble si dur en même temps que si vain  de porter mes paroles.

 

C.V, profession de foi, et autres tralalas

Je ne crois en rien de ce que je construis ou que je possède, même à crédits. Je ne crois pas en l'entreprise, ni au succés, ni aux effets consolateurs de la réussite sociale.

Je crois au bleu froid des couloirs du Centre L. où mon père est mort dans le service du professeur X, un trou au dessus du coeur.

Cette foi ne tient pas à un acte volontaire, ce n'est pas une pensée mûrie, une fine analyse synthétisant des lectures variées; ce n'est pas même un ressenti profond. C'est comme ça. Père, tu es l'absolu avec lequel j'ai couru  toute ma vie, contre lequel il me fallait lutter. Après tes funérailles, il me semble lutter plus fort, courir encore.

Je me promène gentiment, et plutôt optimiste, quand tout à coup (hahaha) habilement planqué dans le décor, le découragement surgit.

Je l'ai longtemps confondu avec mon surmoi. C'est dire combien je me sentais coupable...mais comme le dit quelqu'un que j'aime, "La culpabilité, ça me fait rire, hop hop je me sens coupable, hop hop, je m'auto-absous, allons-y gaîment"  

Eh bien non, c'est juste le découragement qui surgit. L'enfoiré avec son croc en jambe.

Un sentiment traîne dans ma tête comme un papier gras. Un chant monte à la surface de ce qui constitue donc ton héritage, papa, pour crever comme une bulle, sans bruit fracassant, sans orchestre symphonique. Ca crève pourtant.  Je cours sur place en brassant de l'air et croyant échapper à ce qui me poursuit.

Je continue,  sans courage et sans lâcheté exceptionnelles. Je continue. C'est tout. 

Je peux déchirer mon coeur pour t'en donner, si tu en manques, je peux tout déchirer pour quelqu'un qui ose me sortir du tapis, pour quelqu'un qui ne demande pas à ce que je reste dans mon périmètre. Pour quelqu'un qui se branle de la distance de proxémie.

Ce qui contredit complètement ce que je dis plus haut, certes, certes,( je m'enfonce moi-même le nez dans mes contradictions, souvent. C'est un bénéfice secondaire de la névrose, tes préoccupations te donnent l'illusion que tu es occupé.) Mais en fait, ça ne contredit rien.

Je fais tout ça. 

Mais en vieille, quoi. C'est à dire que je le fais en sachant que je ne le demande qu'à moi-même, que je le fais pour la beauté du geste, que je le fais en connaissance de cause toujours,  que je le fais juste,

parce que sinon,  sans faire semblant d'y croire, c'est emmerdant.

 

 

Les "fenêtres " de ma poésie sont grand'ouvertes sur le vide intersidéral de ma rue.

A force d'avoir pris pour messie la plus petite lanterne, à force d'échapper à toutes mes faiblesses, avec l'espoir d'une fuite qui ne ferait pas de bruit,  à force d'éclatements de tous les domaines négociables, et de parcours de territoires enclavés, de sourires et de fierté mal placés, à force de me dire que d'être dévastée, ça "sonnait", oh yeah,

je me regarde avec ma liste de morts trop longue, je fais l'appel de tous mes absents,  et j'entends toutes ces voix faussées, je regrette mon regard latéral sur ce siècle, je regrette tous mes élans, je regrette tout ce qu'on me donne, et je regrette même ce que j'attends, écoeurée par anticipation. J'aurais mieux fait de rester dans mon foetus, j'aurais mieux fait, maman.


J'ai cru trouver une pathétique victoire en jouant la combinatoire envolée, l'exigence de plus en plus effilée, l'exigence évidée jusqu'au spectre idiot d'une volonté de tétard.  Je me regarde, le cheveu plat, et le clavier hanté, amère, l'angoisse dans tous les viscères, et juste, juste déboussolée. Certaine de ce que je ne veux pas, ça compte pour se décider ?

A force de vouloir faire de mes déambulations de belles errances,

j'ai oublié qu'à chaque lien correspond un noeud de tore, que ça pue les fantômes pour tout le monde, 

j'ai oublié combien toutes les illusions de conjugaisons,  se résument au final, à se faire mettre, du passé simple jusqu'au futur antérieur.

j'ai oublié qu'à chaque joue suffit sa beigne et que je ne suis pas la dernière à les envoyer.

Pourtant je le savais hein, mais bon voilà, j'avais oublié.

J'ai la lassitude abasourdie. J'attends que la stupéfaction me lâche. J'aime pas ma tête d'étonnée.

 

 Attendre que le pire se change en souvenir, en fumée, en "vivable",

 

 etc etc...

'

Je suis dans une phase destructrice où il me faut brûler vite fait, bien fait tout ce que j'ai aimé, avant que ce soit lui qui me brûle. Il faut brûler tout ça et que ça ne renaisse en rien de ces cendres, que ça se piétine, que ça se pourrisse, Amen.  

Seulement voilà, je n'ai plus vingt ans et c'est tout juste ridicule. Je ne peux pas prendre le métro, mon mp3 vissé sur les oreilles, défoncée à la colle à rustines, jusqu'au terminus, et errer toutes les nuits dans le polaire des ruelles étroites, avec mon paletot idéal à 247 euros et puis paf faire demi-tour au moment où je m'y attends pas. Déjà, tu vois, je suis emmerdée. Chez moi, y a pas de métro.

Je ne peux pas faire de rebelle auto dafé de mes journaux intimes, et de mon état civil, le briquet gothique et le piercing ensanglanté. Je fume plus, j'ai même pas un briquet. J'ai bien un blog à dynamiter, mais je me venge jamais sur les innocents. Je préfère cogner les coupables. Tiens, moi, prends toi ça.

Je ne peux pas me faire sauter par tout ce qui bouge, dans l'espoir acnéique, que ça va me nettoyer à force de me salir. J'ai mis trop de temps à aimer l'amour pour gâcher.

Vois-tu, il y a quelqu'un qui m'attend quelque part et il a une gastro entérite. J'ai un travail qui me fait bouffer, plus de famille certes, (mais bon il parait que c'est banal ça, alors ma gueule), alors je me shoote aux accords déplaqués et aux mélodies vaines, dans l'antre de ma cuisine en faisant bouillir du riz. C'est bien le riz, pour la gastro.  Je serre les dents, et je n'oublie pas de rendre mes rapports en temps et en heure, et "c'est un excellent travail, vraiment, vous m'épatez."

Certes, mon corps se rebelle comme dans un article de Top SAnté Magazine, et ma généraliste me donne des cachets pour relever la tension, calmer la toux, redresser la colonne, colmater la misère. Elle me dit que je devrais peut être voir quelqu'un. Je rigole. Elle me dit que c'est parce que je suis gémeaux peut-être; les gémeaux sont des chieurs, il paraît. Ils ne grandissent jamais. Je lui dis que je vais m'y mettre aux talons hauts. Elle rigole.

Je mets des talons aiguilles mais je me trompe de sens, je crois. La plante qui saigne à chaque pas.
 

Mais j'avance, hein, on va dire que j'avance. Disons que j'ai pas le temps de me taper une dépression pathétique, où je me ferais reluire l'égo, en me scarifiant de bas en haut.  C'est une avancée, non ?

Oui, c'est une épatante victoire. Pour moi, vraiment. Car vois-tu, l'avancée, c'est d'être consciente de toutes les prisons qu'on se crée et dans lesquelles on reste, tout en chialant sa race d'être enfermé. Parce que l'essentiel est dans le cadre, quand bien même tu te la joues détendu du repère, et les cellules font de bons cadres, tu sais.

Alors on est content de le savoir, on se le met dans la poche avec son kleenex par dessus, et on prend rendez vous chez le pédiatre, pour les vaccins.

 

Expansion de la sphère du combat (j'fais ma Houellebecq)

J'ai accepté l'invitation parce que je ne refuse plus rien qui m'échappe de moi-même. C'est une fête, tu sais. Enfin, ils disent ça, parce qu'ils ont mis de la musique, ils n'ont pas l'habitude, et ils s'agitent du bas ventre, croyant réinventer la danse; ils n'osent ça qu'après douze verres, bien evidemment. Et moi ? même après douze bouteilles, je ne danserai pas.
Ils sont presque tous cadres et ils s'en plaignent tous, en n'oubliant pas de dire que quand même, ils savent bien que les chômeurs et que les immigrés, c'est pire. Je les soupçonne de se mentir, mais c'est normal.  Je soupçonne tous les gens qui mangent à leur faim de se mentir. Chaque fois que je me regarde dans une glace, chaque fois que je me relis dans mes souffrances à deux francs, je sais que quelque part, et même de partout, je me mens à moi-même. Cqfd. 


Il y a celle qui ne tient pas l'alcool, et qui se frotte à toutes les queues. Beaucoup la regardent, dépassés, outrés et honteux. Moi, je la félicite. Sans elle, je me ferais terriblement chier. J'aime les spectacles où je n'agis pas.
Il y a celui qui m'évite soigneusement depuis notre conversation dans la cuisine."Tu m'aides à casser les glaçons ?" "Haha ben non".  Et je le comprends. Je n'ai strictement rien à dire à part "Haha ben non". Il y  a celle qui me demande pourquoi je la rappelle jamais. J'ouvre des yeux comme des soucoupes et je dis "Mais j'ai rien reçu" et même moi, je finis par me croire.

On joue à un jeu littéraire, c'est qu'il y a des gens cultivés...faisons notre autoportrait ! Je contribue, tu penses bien.

 

J'ai l'âme brune et longue, le cheveu tourmenté. Mes yeux sont tristes et mon humeur le plus souvent foncée.
J'ai l'esprit en poire, assez petit; la parole cambrée.  Et les seins ouverts, le cul aiguisé. J'ai le tact mat, et la peau absente. 
Je me sens extrémement  à l'aise dans un lit, et très mal en société. Entre les deux, je m'emmerde beaucoup.
La musique est ma météo intérieure, je chante dans ma tête tout le temps, je pleure de moins en moins mais suis de nature inconsolable. Je ris de tout le monde et surtout de moi; je me trouve un sujet particulièrement drôle. Les gens qui ne parlent que d'eux me font honte.
Mais j'avoue un narcissisme malade et un besoin violent d'être aimée, pathologique. J'en ai une conscience aigüe, ça change un peu la donne même si ça n'excuse rien. Quand j'aime c'est pour toujours, quand on me rejette, je n'oublie jamais. Jusqu'à demain.
Je me considère un peu comme une ado fraichement menopausée, une vieille pré pubère, et ça n'a que l'importance que j'ai envie de lui donner.
J'aime écrire comme on mange, par gourmandise parfois,  et par nécessité, souvent. Je dessine sur toutes mes factures. Voilà une révélation qui va bouleverser toutes vos certitudes.  J'ai du mal avec les rapports humains en général, mais je fais super bien illusion, parce que j'ai tendance à aimer mon prochain comme lui-même s'idolâtre. Communiquer me gonfle. Je dis merde très souvent,  et aussi je t'aime. Entre les deux, je navigue pas. Tralala. Je déteste ce morceau de bedouin soundclash. J'avais besoin de le dire, là.  

 Je crois que tout le monde me hait après ma lecture. Voilà, ça, c'est fait.

Je crois que je vais démissionner. Je vais plusieurs fois aux toilettes, comme on se réfugie dans un truc qui ressemble à un ventre maternel, sauf que moi, j'ai juste envie de faire pipi souvent. Parce que la vodka est bonne. Je m'ennuie infiniment.  

Il y en a de mieux conservés que d'autres, ceux qui font du sport, le week-end, et qui délaissent leur voiture de fonction. Même pas peur, tu vois les mecs. Et ils emmènent pas leur portable, pour "décompresser". C'est pas dingue ? Fais l'impressionnée, fais l'impressionnée.  J'ai envie de les frapper, les révolutionnaires bobos. J'ai honte de constater une sorte de volupté de leur plaire. J'ai un égo malade, c'est consternant. Le plus grisonnant qui est aussi le plus séduisant, et sans aucun doute le plus con, serre son verre en me regardant de la taille jusqu'aux mollets. Le reste est sans doute moins intéressant, moins loquace. Haha ben non, Je te le concède, ça donne pas une furieuse envie de me faire la conversation, j'imagine. Je joue à le fixer longtemps, l'oblige à tenir mon regard (je n'ai jamais peur de ce que je ne désire pas), pour lui faire baisser le sien.  Quand j'ai gagné, qu'il regarde ses pieds,  je me dis clairement "Sage, bien, couché, connard" dans un coin de ma tête.

Je voudrais me venger tout le temps, je sais même pas de quoi.
 
 En partant, il ne me dira même pas au revoir. Et je suis fière, comme si j'avais bouté Sarko hors de France. C'est te dire comme je suis con.
Je m'en vais, je m'en vais, je suis trop une rebelle. "Tu te crois libre parce que tu pars et tu emportes tes pantoufles". Je monte dans ma voiture, elle a 77 000 kilomètres. 
J'ai le sentiment d'avoir tellement plus qu'elle à mon compteur, et de compter pour personne pour autant.(violons) J'ai un égo malade, c'est consternant. Il faudra que je dise à mon analyste que chaque fois que je vois du monde, ça me donne envie de m'échapper de moi-même. Très longtemps. Il faudra que je lui dise que j'ai plus envie de parler à personne, là. Que ça recommence. 

Mon fils dort. Sa joue fait une courbe douce, un trait ourlé, un gonflement de peau particulier qui sera remplacé par un trait creux entre l'âge de neuf et douze ans. Pour les filles, c'est un peu plus tard. Une courbe très difficile à dessiner. Je fais ma scientifique du trait, mais c'est parce que je suis bourrée. J'ai constaté hier qu'il m'est devenu impossible de le porter, alors que lui parvient à me soulèver trois secondes; la roue tourne. Le temps passe. La vie nous dépasse, poil à la rascasse. Personne n'écoute personne, et tout le monde dit que c'est vrai, mais pas lui. Il a des preuves !

Je me dis que je vais "faire une note" et une immense fatigue, ainsi qu'une furieuse envie de rire, soudain m'attaque le péricarde. Il est fort possible qu'on me rétorque que j'ai une chance inouïe d'avoir un enfant à aimer.  Ca va m'enerver, même si c'est vrai. Quand bien même.  Un suffixe à soi-même, ça ne suffit pas pour faire une langue vivante. HAHA. Lacan sors de mon corps, et n'éjacule pas dedans. Je ne veux pas d'autre enfant.

Bref, je vais me coucher.

Toutes les notes