22 avril 2009
Et de trois
Trois ans. C'est une date, et ce ne sont que des mots. Trois ans comme une seule journée à peine étirée qui grince comme une corde .
Trois ans, cela me fait juste dire que la vie passe vite depuis que tu n'es plus dedans. Le temps éphéméride comme un cache misère, les phrases impeccables. J'attendais que les mots me manquent pour que le reste suive, et il n'y a pas de reste.
Il y a juste le grand creux, la taille dure et les coups de burin , les chocs d'une surprise sans joie , toujours pareillement renouvelée, devant ton absence ici ou là. On s'habitue à tout et tout s'émousse toujours doucement, il y a même une patine douce dans les habitudes, une usure qui rassure dans les grands chagrins.
Mais ça, je m'y habitue pas. Je dois dire que je refuse souvent qu'on me rappelle que ça fait trois ans, que c'est fini, qu'on s'habitue, que ça passe, avec le temps, le temps avec qui tout s'en va, le coeur quand ça bat plus c'est pas la peine et tralala, j'aime pas trop qu'on me rappelle la vie qui continue, comme s'il y avait de quoi se réjouir.
Tu t'en vas, tu n'en finis pas de partir, et la vie est maintenant plus rapide: Je ne cherche pas l'usure du chagrin, et la consolation devant le ravage.
Je vais te raconter un souvenir d'enfance, comme dans les livres, un souvenir d'enfance de prolo. Il y a quelque chose de déchirant pour ceux qui aiment bien mon pathos, mais bon, je rigolerai toujours de ma misère. Il faut ne pas savoir que toujours, dans les pires des moments, il y avait l'absurde qui nous sautait aux yeux, et qui nous faisait rire, soudain spectateurs de nous -mêmes et inlassablement bon public. C'est papa qui a travaillé des mois durant dans cet hôtel de montagne à faire le parquet brossé et l'escalier en colimaçon truc, le chalet. Et le patron est tellement content de cet ouvrier-là qu'il propose un séjour quasi-gratuit pour lui et sa petite famille dans cet hôtel. Nous faisons nos bagages, nous sommes tous les cinq dans la Renault, la grande soeur avec cet air toujours si grave, le petit frère et ses exigences, ma mère en porcelaine chinoise, mon père -le poli brun de sa peau, moi qui perds mes barettes. C'est tôt le matin, la route est longue, la route est sinueuse; je pourrais te parler de la lenteur du ciel, du soleil qui poignarde les pins, et des Alpes qui se dessinent un peu plus loin, mais tout le monde s'en fout, surtout moi.
On arrive à l'hôtel, tôt dans l'après midi. Les valises dans le coffre, papa qui se dirige vers la réception, nous qui attendons. Tous ces enfants de cadre qui tapent gentiment dans des ballons tout neufs, les dames sur le court de tennis, les rires de ceux qui se sont déjà fait des amis, et mon père qui revient, qui dit qu'on doit repartir. Il n'y a pas de place pour des chambres gratuites, le "patron" a parlé trop vite, trop enthousiaste devant le travail bien fait, il est désolé et il rappellera, et mon père qui nous regarde, ma mère qui pince les narines. On rentre chez nous. On n'est même pas sortis de la voiture.
Et l'immense fou rire en reprenant la route, l'idée de la tête des voisins si curieux de nous voir partir en vacances ce matin, et de retour ce soir. Et ma mère qui rigole, un peu, et puis de plus en plus. Et mon père encore jeune qui allume une cigarette et qui nous demande "Ca vous a plu les vacances les enfants ?" et nous petits hilares, qui chantons que c'était merveilleux mais qu'on est content de rentrer quand même. Et il rit, son rire un peu aigu qui finit toujours par une quinte de toux. C'est pas la famille Ricoré qui rigole parce que papa a fait tomber des céréales en préparant le petit déjeuner, le grand coquin, ha non. Il n'y a pas de soleil qui poignarde les pins dans la lenteur du ciel, etc etc... mais c'était un bon moment. Un de nos meilleurs.
C'est peut-être comme ça qu'on se forge une colonne vertébrale pour ricaner dans les tempêtes, pas trop plier. Il y a ce test de Roscharch, les coulures d'encre qui te font penser à un papillon ou à un ventre ecartelé, c'est selon. Les notes c'est ça, chacun s'y raconte sa propre histoire, du papillon blessé à la deflagration de viscères: ça me va. (je m'en fous) Mais qu'on ne vienne pas me raconter la mienne, voilà.
Le temps qui passe a quelque chose à effacer, mais moi, je tiens à toutes nos ratures.


