01 août 2009

Faire la mort

Voilà  et c' est pas comme on nous a dit, étant donné que je me regarde, étendue par terre et que la seule idée dont mon cerveau décédé soit capable, c' est que c' est très con de mourir sur le dos. On voit mon ventre, j'ai les bras le long du corps,  et ma bouche est ouverte; c'est un peu ridicule. Je sais qu'on trouvera un moyen de me la fermer, j'ai vu faire ces manoeuvres brutales par deux fois sur d'autres morts. C'est terrible, pour les vivants. On dirait que je suis au garde à vous, une morte timide et stupide, une morte obéissante,  et je ne m' aime pas du tout en cadavre. Pas du tout.


J'aurais aimé une mort un peu plus théâtrale, à tout prendre,  sur le ventre, si possible, un bras levé, une jambe pliée, une flaque écarlate sous moi, un truc à dessiner à la craie, les contours de mon macchabée, avec l'équipe de criminal minds qui profile le serial killer en observant la plante de mes pieds. J'aurais préféré, je crois.


On nous a menti, on ne sent aucune libération, toujours autant d ' entraves et de parasites pensées, de celles qui nous ont gâché la vie, et qui continuent de nous gâcher la mort. Toujours autant de narcissisme, finalement. Une inquiétude préhistorique me serre les entrailles, disons que c'est comme flouté, le souvenir de l'inquiétude, à l' idée de mon fils resté orphelin, qui va pleurer et tout ça, qui va me haïr et me sublimer à la fois, et ça finira chez un psychanalyste, à se demander pourquoi il n'entretient pas de relations suivies, et il se dira que c'est parce qu'il a peur de perdre et préfère s'en aller avant, pour pas trop morfler, et ses copines ont toutes un grain de beauté dans la paume  de la main,  comme mahaaaamaaaan, pleurs, sanglots, tout ça à cause de moi,  ça va pas être simple.  Je sens aussi que ca ne va pas durer, qu' en tant que morte, je vais très bientôt m' en foutre complètement.


Cette indifférence à venir me déplait beaucoup, d' autant que, vivante, j'ai souvent fantasmé sur mes funérailles, curieuse de l'effet de ma disparition sur ceux qui n' arrêtent pas de m'emmerder,  ou ceux qui ne m'aiment plus, pour leur petit confort personnel, espérant les voir chialer leur race, et me regretter en somme, des trucs comme ça.


Une voix désincarnée et un peu cynique,  un poil désabusée, me dit que je ne verrai pas mes funérailles, de toutes facons, et  que voilà jai cinq minutes avant de repartir vers d'autres cieux. Je me retourne, espérant voir dieu, à qui je n'aurais pas pu imaginer une autre voix,  celle d' un fonctionnaire fatigué de répéter les mêmes consignes, jour après jour, mais voilà que je me casse la gueule, car ce qui me reste (l' âme ?) n'est pas habitué à se mouvoir brusquement,  ça flotte lentement comme le ça de Stephen King, et ça a le geste economique et mesuré,  vu que ça dure un truc genre... l' éternité.


Je réponds mais où on va ? et ma voix me fait flipper parce que j' ai l'accent portugais.
J'ai la voix de Linda de Suza, morte, et je panique complètement.  La Voix me signale que c' est comme ca, que j' ai trop frimé ces derniers temps avec ma guitare, un peu trop de complimemts sur ma surprenante mémoire musicale et mon timbre joli, alors maintenant faut payer. J'ai une voix de merde désormais.


Je suis estomaquée que ce soit du genre chrétien contrit, protestant autoflagelleur, loi du talion juivo- coupable, quand on est mort.  Je rappelle de ma voix de porteuse de valise en carton qui chuinte qu ' en tant que juive, païenne sémite, quand même, peut-être...
Là,  on me soûle avec une histoire de quota, d'interim syncrétique, de contrat centennal, genre y a tellememet de religions, faut satisfaire tout le monde, ma petite dame, on traite les morts comme on peut, en fonction d' un calendrier établi à l'avance,  car voyez vous, c'est pas que dieu n'existe pas , c'est que tous les dieux existent, et ils sont super exigeants avec leurs droits, limite syndicaliste obtus, etc etc. Avec le cul que j'ai, je suis tombée dans le siècle des défunts trip mormon. Mais, mais, je proteste, ché quaô même lé droit dé vouar mon père qué ché l'aime trop La emcima esta o ti-ro-li-ro-li-ro caem baixo esta o ti-ro-li-ro-lo , ja cantava a minha avo, non ?...et on me dit que non, que mon père,  c'est sous le règne de Zeus qu'il est mort, que je peux toujours adresser une requête à icelui, mais que bon, il sait à peine lire comme dieu,  et Hera surveille jalousement son courrier et fait disparaître toutes les lettres des femmes. Alors c'est moi qui vois. Je pleure un peu, et ça fait des sons moches luso-galiciens. Alors, je me tais et je ne demande plus rien, je jette un dernier regard à mon ventre et à ma bouche ouverte plus bas, je ne me reconnais déjà plus.