08 mai 2009
-
Et après tout, Albert a réécrit dix fois le même bouquin, conscient de ressasser, il le dit tout le temps. Je l'ai déjà dit et je le redis. Il faut que les autres comprennent, vois-tu. Il faut le dire et le répéter que l'amour du prochain c'est une invention de nain humain, que ça n'existe pas, et que c'est bien dommage mais on va pas y passer la nuit. Il faut le répéter que la mort arrive et qu'elle te vole tout, et que tes morts te manqueront toujours, que c'est une invention de poète niais le temps qui passe et qui efface, et le souvenir de l'autre qui vit en toi, mon cul, c'est juste parce que ça rime, je suppose.
Et puis, il faut le répéter encore le non-sens de tout ça, l'insensé, l'absence même d'une quelconque direction dans tout ce qui nous agite, pathétique et vain. Il faut le dire et le répéter encore que notre âme, c'est carrément de l'humour de comique troupier; mon âme c'est mon corps qui jouit d'un vin, ou d'un autre. Point barre. Et pas de musique qui te l'élève, et des écrivains de la Pléiade que forcément, tu as mieux compris que les autres, et tralala. C'est juste un profond amour de soi, une observation de nous-mêmes qui confine à l'onanisme, et c'est tout. J'écoute ça, regarde comme je suis zoriginal, entends comme j'entends bien ce qui doit s'entendre, l'air de pas y toucher, et j'ai vu ce film là, profondément chiant pour un ouvrier, ou un clandestin, auquel ils ne comprendraient strictement rien, assurément, avec ces gros plans de fronts genre je fais du cinéma soviétique, pendant douze travellings, et docufiction's touch, mais qui est censé les comprendre, les défendre et même,-rions- les aimer, dans une vanité égocentrée, un prétexte fallacieux d'amour du prochain qui n'est rien d'autre que l'amour de sa propre gentillesse et la stupéfaction devant son inutile bonté...et tu sais, je l'ai vu ,ce film, et je l'ai aimé, et j'ai applaudi le réalisateur, qui est venu nous expliquer au cas où on aurait mal compris, pour nous expliquer à quel point c'est important ce qu'il fait, pour bien nous dire, modestement, convaincu de sa modestie, ce fat, à quel point il était supérieur, et j'ai applaudi, si si, fière d'avoir compris avant trois malheureux spectateurs pourquoi le choix de Reszo Seress et j'ai même dit que c'était formidable.
Et puis, il faut le dire encore et encore que dieu nous manque, et que merde, il pourrait filer une preuve, là tout de suite, que c'est à lui de nous convaincre, pas à nous de parier. Et puis le dire, le rabâcher, et le répéter encore que derrière toutes les passions et leurs nobles naissances, se cachent de misérables raisons, d' écoeurantes causes, et que lorsqu'elle revit, et qu'on s'en émerveille, pauvres abrutis, ce n'est que par pathétique jalousie, lugubre bestialité. Dire que derrière les belles et majestueuses amitiés, se terrent de splendides mesquineries, d'absurdes batailles de pouvoirs, que derrière cet intérêt qu'on te porte on espère toujours te tirer quelque chose, et te tirer aussi, mais il faut mettre les formes et ce n'est pas pour t'amadouer, c'est juste pour se faire croire qu'on bande aussi de l'âme, parce que c'est plus joli judéo chrétiennement parlant, et que ça excuse; le dire que personne n'aime personne si l'autre ne l'aime plus, ou lui dit qu'il peut vivre sans lui, ce qui, je te jure, est toujours possible, et je dis que ceci est la preuve, s'il en fallait encore une, que les affects humains si bellement chantés par les poètes, si justes et vrais et profonds, et éternels, ne sont que des mots, pour ne pas dire de la merde.
Je dis que le désamour commence lorsque monsieur va chercher de la crème anti-hémorroïdaire pour la fraîche épouse accouchée; car vois tu, monsieur, pour éprouver tous ces élans magnifiques et glorieux, il lui faut sa juste dose de chair, ni plus ni moins. Le désamour commence lorsque tu sais exactement comment te tendre et contracter ton périnée sous lui pour atteindre l'orgasme, et tu le fais de plus en plus vite pour pouvoir dormir plus longtemps, parce que pour que ton coeur embrasse l'aube d'été et empathe joliment et autres inepties impossibles et incroyables, il te faut tes huit heures de sommeil, pas plus ni moins. Et chaque fois que tu aimes et que tu le dis, et qu'innocent, tu crois ainsi faire partie de la communauté humaine, l'aimé te méprise un peu, et même tu le dégoûtes. Ha, oui, et il faut aussi qu'on le répète, et qu'on le redise que l'ironie et le cynisme ne sont que mon pauvre moyen de me le redire et de me le répéter pour pas oublier, et surtout ne pas me réjouir trop longtemps d'être de celles qui ont compris le choix du cinéaste, et d'avoir ovinement applaudi, espérant faire partie de la communauté humaine; me le redire et me le répéter. Parce que lorsque j'écris ça, je n'accuse personne, je me regarde, c'est tout.

