11 juin 2009
Passe et manque
C'est un petit poids, un caillou dans la poitrine, un chagrin tout sec, une peine sans esthétique, un empêchement comme une lassitude, toute pâtinée. Je pourrais dire dans un élan narcissique que ma vie est trop étroite pour moi, mais c'est pas vrai, je ne suis pas du genre à mordre dans le cul de la vie à pleins crocs. Je m'en fous des culs, un peu.
J'aurais aimé joué du violon aux obsèques de mon père. Elle avait joué du piano quand lui est mort, je me souviens de ses épaules minces dans l'église, ses doigts blancs sur les touches, son désespoir digne et silencieux, et moi à côté, elle m'avait dit j'aurai besoin de toi, je crois, et j'étais incapable de retenir la marée et c'est elle qui me tenait la main, qui me consolait d'être dévastée pour elle. Tous ces gens avaient défilé, loué son courage, sa beauté, sa joie de vivre, sa jeunesse, et puis nous étions partis pour le cimetière américain et je me souviens d'elle debout, je la voyais de dos, ses cheveux qui volaient doucement, à gauche de ses parents qui se serraient la main, elle paraissait tellement loin, tellement seule, et j'avais peur de la perdre, qu'elle reste là, devant ce trou dans la terre, peur qu'elle ne se retourne jamais.
Treize ans plus tard, j'étais dans une voiture de pompes funèbres, en route vers le cimetière du Ponant, un employé me racontait que certains rabbins refusaient de fouler le sol du cimetière chrétien, je disais ha je ne savais pas, vraiment eh ben ça. Derrière moi, il y avait mon père dans un cerceuil que j'avais choisi avec ma mère quelques jours avant, sur un catalogue, et mon oncle avait dit en souriant tu sais ton père lui-même dirait que toutes ces baguettes et moulures ça ne sert pas à grand chose. J'avais dit bon celui-ci alors. J'ai signé le chèque pour le cercueil de mon père, en me disant qu'il me serait impossible de dire à Dieu qu'il était grand et formidable avant longtemps. Mais elle me dit que ce n'était pas le genre de choses que j'avais l'habitude de prononcer en temps habituel. Je lui dis que j'aurai besoin d'elle, et que sans elle, tout ceci me paraitrait infiniment plus difficile. Ma mère s'était réfugiée dans une enfance boudeuse et velléitaire, et avait décidé que tout ceci était de ma faute, que sans moi, il serait encore vivant. Je pratiquais le recul, et la distance salutaire, sans grand succès. Mon oncle me dit en souriant que j'étais très bien. Tous les deux , nous avons perdu notre voiture après une prière à la synagogue, impossible de retrouver où elle était garée, on riait et je retrouvais dans sa voix et ses gestes quelque chose de mon père et j'avais envie de déchirer le Pentateuque.
Puis, il n'a plus trouvé ses clefs. Nous sommes arrivés en retard au cimetière, et ma tante nous a engueulés. Il y avait beaucoup de monde, des gens que je connaissais pas. Le Rabbin a parlé , il a répété tout ce que j'avais dit à l'Athanée quand il m'avait interrogé sur qui était mon père , et j'ai eu envie d'avoir la foi. Elle n'est pas venue finalement, elle gardait mon fils. Je me sentais seule, ma soeur en asie, ma mère en colère, mon frère dans un chagrin tellement grand qu'il me faisait peur. J'ai revu ma cousine, celle avec qui, enfant, je pêchais des oursins sur les plages du Var, aux beaux yeux bleu, elle m'a dit qu'elle était désolée et j'ai dit merci. J'avais les pieds pleins de poussière, car je grattais le sol du bout de mes sandales, je ne sais pas pourquoi. Mon mari portait une kippa et je trouvais ça drôle. C'est atroce la grimace que fait le coeur quand elle trouve drôle quelque chose d'amusant dans un enterrement. Ca fait juste pleurer encore plus. J'avais beaucoup de mal à considérer que mon père et son cercueil sans baguettes allaient rester là pendant que nous irions nous laver les mains et manger un morceau. C'était la dispersion, la diaspora. Je me sentais seule. J'ai vu ses parents un peu plus loin, ils m'ont embrassée sans un mot. Ils savaient, eux. Depuis treize ans.
Tout le monde se demandait s'il fallait commencer les Sept Jours ce soir ou demain vu que c'était Shabbat, si le vin était casher, si on pouvait péleriner entre kippour et soukkot, et si le poulet aux morilles avait fait sa bar mitzva. J'étais fatiguée et je ne savais pas comment ma vie allait bien pouvoir se poursuivre. Ca m'inquiétait. Elle m'attendait à la maison, et mon fils qui était encore si petit, qui comprenait tout et je ne comprenais rien. Parfois les gens s'excusent quand ils me parlent de mon père, pardon disent ils, je t'y ai fait penser. Je ne sais pas comment leur dire que j'y pense tout le temps, que ce n'est pas grave. Ils sont encore plus gênés. Alors je dis "ce n'est rien" et eux passent facilement à autre chose. Elle, non.
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