23 octobre 2009
d'un complexe dimensionnel à un autre
Mon père adorait la viande rouge et ne pouvait pas manger un plat réchauffé, même du jour. Il buvait beaucoup d'eau.
Mon père posait sa main sous son cou, bien a plat, pour dormir. Il se réveillait toujours très tôt.
Mon père parlait peu et se moquait beaucoup de lui. Il se regardait parfois dans la glace du couloir, et disait d'un air profond "Je suis beau, c'est incroyable comme je suis beau. Je suis tellement beau que j'ai envie de me crever un oeil."
Mon père avait une sorte de rhumatisme qui lui faisait les phalanges premières un peu gonflées. Il aimait jouer un peu d'argent au casino.
Mon père lisait Philip Roth et n'en parlait jamais. Quand j'ai lu Philip Roth, mon père était mort. J'ai fait connaissance avec mon homme de père.
Mon père ne se rappelait le prénom de personne. Il disait aux hommes François et aux femmes Françoise. La dernière fois, au Théâtre, une femme s'est jetée sur moi, "Depuis le temps, t'as pas bougé ! comment tu vas toi ?" j'ai dit bien bien bien, ça va bien ça fait plaisir dis donc. Je ne l'ai jamais vue, j'en suis sûre. C'est certain. Le concert commençait, j'ai dit salut Françoise.
J'ai vu pleurer mon père deux fois. Une fois lorsque son père est mort. Assis sur un fauteuil, il a poussé deux petits cris que je ne connaissais pas. C'était fini. L'autre fois, c'est quand on pensait que je. Il a dit non et des larmes ont coulé.
Mon père n'aimait pas beaucoup les animaux, il avait une sorte de dégoût pour les gens mous ou gros.
Mon père fumait deux paquets de cigarettes par jour, il allumait les cigarettes avec ses mégots. Il avait de mauvaises dents et des yeux en amande qui riaient. Mon père aimait bien changer de voiture.
Mon père faisait peur à ma soeur, quand elle était enfant. Mon père faisait très bien la sauce gribbiche. Mon père était très fier de l'agrégation de son fils. Mon père ne parlait jamais sérieusement. Mon père trouvait que la musique que j'écoutais était abominable. Mon père ne supportait pas les comédies romantiques et les films policiers français. Mon père fou de colère tapait sur ...ses cuisses. Mon père a fait la guerre d'Algérie et n'en parlait jamais. Mon père ne pouvait plus aller à l'école en 1943, parce qu'il était juif. Mon père avait toujours l'air paumé dans les fêtes religieuses, le teffilim et la kippa sur lui, on aurait un peu dit Halloween. Mon père prenait toujours le temps de vous serrer un peu le bras après vous avoir fait la bise. Mon père croyait beaucoup aux liens du sang. Mon père est mort tout seul dans un hôpital. Je suis le dernier visage qu'il ait vu penché sur lui. Il a souri, de son air un peu lassé, celui qu'il avait quand on l'emmerdait.
Comme toi, exactement, il ne portait de jugement sur personne et avait un beau sourire d'ironie quand on portait un jugement sur lui. Les gens qui commencent leur phrase par "je connais ton ..." "oui, mais toi tu..." "je sais que tu ..." me font toujours rire, moi aussi. Quant au fait qu'effectivement, il est assez rare que je porte un jugement sur les autres, je soupçonne mon père de ne l'avoir jamais fait, pour la même raison que moi: Je m'en fous complètement. C'est peut être là le secret tordu et un brin honteux de ceux qu'on admire pour leur si belle et digne tolérance.
23:03 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : tralala band
11 juin 2009
Passe et manque
C'est un petit poids, un caillou dans la poitrine, un chagrin tout sec, une peine sans esthétique, un empêchement comme une lassitude, toute pâtinée. Je pourrais dire dans un élan narcissique que ma vie est trop étroite pour moi, mais c'est pas vrai, je ne suis pas du genre à mordre dans le cul de la vie à pleins crocs. Je m'en fous des culs, un peu.
J'aurais aimé joué du violon aux obsèques de mon père. Elle avait joué du piano quand lui est mort, je me souviens de ses épaules minces dans l'église, ses doigts blancs sur les touches, son désespoir digne et silencieux, et moi à côté, elle m'avait dit j'aurai besoin de toi, je crois, et j'étais incapable de retenir la marée et c'est elle qui me tenait la main, qui me consolait d'être dévastée pour elle. Tous ces gens avaient défilé, loué son courage, sa beauté, sa joie de vivre, sa jeunesse, et puis nous étions partis pour le cimetière américain et je me souviens d'elle debout, je la voyais de dos, ses cheveux qui volaient doucement, à gauche de ses parents qui se serraient la main, elle paraissait tellement loin, tellement seule, et j'avais peur de la perdre, qu'elle reste là, devant ce trou dans la terre, peur qu'elle ne se retourne jamais.
Treize ans plus tard, j'étais dans une voiture de pompes funèbres, en route vers le cimetière du Ponant, un employé me racontait que certains rabbins refusaient de fouler le sol du cimetière chrétien, je disais ha je ne savais pas, vraiment eh ben ça. Derrière moi, il y avait mon père dans un cerceuil que j'avais choisi avec ma mère quelques jours avant, sur un catalogue, et mon oncle avait dit en souriant tu sais ton père lui-même dirait que toutes ces baguettes et moulures ça ne sert pas à grand chose. J'avais dit bon celui-ci alors. J'ai signé le chèque pour le cercueil de mon père, en me disant qu'il me serait impossible de dire à Dieu qu'il était grand et formidable avant longtemps. Mais elle me dit que ce n'était pas le genre de choses que j'avais l'habitude de prononcer en temps habituel. Je lui dis que j'aurai besoin d'elle, et que sans elle, tout ceci me paraitrait infiniment plus difficile. Ma mère s'était réfugiée dans une enfance boudeuse et velléitaire, et avait décidé que tout ceci était de ma faute, que sans moi, il serait encore vivant. Je pratiquais le recul, et la distance salutaire, sans grand succès. Mon oncle me dit en souriant que j'étais très bien. Tous les deux , nous avons perdu notre voiture après une prière à la synagogue, impossible de retrouver où elle était garée, on riait et je retrouvais dans sa voix et ses gestes quelque chose de mon père et j'avais envie de déchirer le Pentateuque.
Puis, il n'a plus trouvé ses clefs. Nous sommes arrivés en retard au cimetière, et ma tante nous a engueulés. Il y avait beaucoup de monde, des gens que je connaissais pas. Le Rabbin a parlé , il a répété tout ce que j'avais dit à l'Athanée quand il m'avait interrogé sur qui était mon père , et j'ai eu envie d'avoir la foi. Elle n'est pas venue finalement, elle gardait mon fils. Je me sentais seule, ma soeur en asie, ma mère en colère, mon frère dans un chagrin tellement grand qu'il me faisait peur. J'ai revu ma cousine, celle avec qui, enfant, je pêchais des oursins sur les plages du Var, aux beaux yeux bleu, elle m'a dit qu'elle était désolée et j'ai dit merci. J'avais les pieds pleins de poussière, car je grattais le sol du bout de mes sandales, je ne sais pas pourquoi. Mon mari portait une kippa et je trouvais ça drôle. C'est atroce la grimace que fait le coeur quand elle trouve drôle quelque chose d'amusant dans un enterrement. Ca fait juste pleurer encore plus. J'avais beaucoup de mal à considérer que mon père et son cercueil sans baguettes allaient rester là pendant que nous irions nous laver les mains et manger un morceau. C'était la dispersion, la diaspora. Je me sentais seule. J'ai vu ses parents un peu plus loin, ils m'ont embrassée sans un mot. Ils savaient, eux. Depuis treize ans.
Tout le monde se demandait s'il fallait commencer les Sept Jours ce soir ou demain vu que c'était Shabbat, si le vin était casher, si on pouvait péleriner entre kippour et soukkot, et si le poulet aux morilles avait fait sa bar mitzva. J'étais fatiguée et je ne savais pas comment ma vie allait bien pouvoir se poursuivre. Ca m'inquiétait. Elle m'attendait à la maison, et mon fils qui était encore si petit, qui comprenait tout et je ne comprenais rien. Parfois les gens s'excusent quand ils me parlent de mon père, pardon disent ils, je t'y ai fait penser. Je ne sais pas comment leur dire que j'y pense tout le temps, que ce n'est pas grave. Ils sont encore plus gênés. Alors je dis "ce n'est rien" et eux passent facilement à autre chose. Elle, non.
13:18 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : contrevie
22 avril 2009
Et de trois
Trois ans. C'est une date, et ce ne sont que des mots. Trois ans comme une seule journée à peine étirée qui grince comme une corde .
Trois ans, cela me fait juste dire que la vie passe vite depuis que tu n'es plus dedans. Le temps éphéméride comme un cache misère, les phrases impeccables. J'attendais que les mots me manquent pour que le reste suive, et il n'y a pas de reste.
Il y a juste le grand creux, la taille dure et les coups de burin , les chocs d'une surprise sans joie , toujours pareillement renouvelée, devant ton absence ici ou là. On s'habitue à tout et tout s'émousse toujours doucement, il y a même une patine douce dans les habitudes, une usure qui rassure dans les grands chagrins.
Mais ça, je m'y habitue pas. Je dois dire que je refuse souvent qu'on me rappelle que ça fait trois ans, que c'est fini, qu'on s'habitue, que ça passe, avec le temps, le temps avec qui tout s'en va, le coeur quand ça bat plus c'est pas la peine et tralala, j'aime pas trop qu'on me rappelle la vie qui continue, comme s'il y avait de quoi se réjouir.
Tu t'en vas, tu n'en finis pas de partir, et la vie est maintenant plus rapide: Je ne cherche pas l'usure du chagrin, et la consolation devant le ravage.
Je vais te raconter un souvenir d'enfance, comme dans les livres, un souvenir d'enfance de prolo. Il y a quelque chose de déchirant pour ceux qui aiment bien mon pathos, mais bon, je rigolerai toujours de ma misère. Il faut ne pas savoir que toujours, dans les pires des moments, il y avait l'absurde qui nous sautait aux yeux, et qui nous faisait rire, soudain spectateurs de nous -mêmes et inlassablement bon public. C'est papa qui a travaillé des mois durant dans cet hôtel de montagne à faire le parquet brossé et l'escalier en colimaçon truc, le chalet. Et le patron est tellement content de cet ouvrier-là qu'il propose un séjour quasi-gratuit pour lui et sa petite famille dans cet hôtel. Nous faisons nos bagages, nous sommes tous les cinq dans la Renault, la grande soeur avec cet air toujours si grave, le petit frère et ses exigences, ma mère en porcelaine chinoise, mon père -le poli brun de sa peau, moi qui perds mes barettes. C'est tôt le matin, la route est longue, la route est sinueuse; je pourrais te parler de la lenteur du ciel, du soleil qui poignarde les pins, et des Alpes qui se dessinent un peu plus loin, mais tout le monde s'en fout, surtout moi.
On arrive à l'hôtel, tôt dans l'après midi. Les valises dans le coffre, papa qui se dirige vers la réception, nous qui attendons. Tous ces enfants de cadre qui tapent gentiment dans des ballons tout neufs, les dames sur le court de tennis, les rires de ceux qui se sont déjà fait des amis, et mon père qui revient, qui dit qu'on doit repartir. Il n'y a pas de place pour des chambres gratuites, le "patron" a parlé trop vite, trop enthousiaste devant le travail bien fait, il est désolé et il rappellera, et mon père qui nous regarde, ma mère qui pince les narines. On rentre chez nous. On n'est même pas sortis de la voiture.
Et l'immense fou rire en reprenant la route, l'idée de la tête des voisins si curieux de nous voir partir en vacances ce matin, et de retour ce soir. Et ma mère qui rigole, un peu, et puis de plus en plus. Et mon père encore jeune qui allume une cigarette et qui nous demande "Ca vous a plu les vacances les enfants ?" et nous petits hilares, qui chantons que c'était merveilleux mais qu'on est content de rentrer quand même. Et il rit, son rire un peu aigu qui finit toujours par une quinte de toux. C'est pas la famille Ricoré qui rigole parce que papa a fait tomber des céréales en préparant le petit déjeuner, le grand coquin, ha non. Il n'y a pas de soleil qui poignarde les pins dans la lenteur du ciel, etc etc... mais c'était un bon moment. Un de nos meilleurs.
C'est peut-être comme ça qu'on se forge une colonne vertébrale pour ricaner dans les tempêtes, pas trop plier. Il y a ce test de Roscharch, les coulures d'encre qui te font penser à un papillon ou à un ventre ecartelé, c'est selon. Les notes c'est ça, chacun s'y raconte sa propre histoire, du papillon blessé à la deflagration de viscères: ça me va. (je m'en fous) Mais qu'on ne vienne pas me raconter la mienne, voilà.
Le temps qui passe a quelque chose à effacer, mais moi, je tiens à toutes nos ratures.

20:34 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : leo ferré postillonne
19 mars 2009
Langue morte
Le bar est au bout de la rue et je demande un truc en mauvais hollandais. Je sors un papier et un crayon pour avoir quelque chose à faire parce que je ne fume plus maintenant. La fenêtre de mon hôtel est un petit oeil; et au loin la mer est presque noire, mer domestique dans des canaux.
Il pleut à nouveau et à dire vrai, il n'a jamais cessé de pleuvoir. Il y a une fille blonde plutôt belle ou bien une belle plutôt blonde qui est, je crois, la seule à remarquer mes cheveux sombres ou ma solitude, et aimerait lire ce que j'écris, mais je n'écris rien; je fais des ronds des ronds comme des bulles. J'aurai quarante ans dans un bar d'Amsterdam, avec des souvenirs pas légers, des pensées pas paisibles. Je ne confonds pas la passion de la vie et la facilité à la joie. Je ne confonds pas l'absence de larmes et le deuil rapide. J'ai beaucoup d'orgueil et beaucoup de mémoire. Papa, tu n'en reviendrais pas de voir combien j'ai changé. Ne viens pas me voir dans ma prison. C'est terrible, personne ne sait rien de toi.
12:21 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Envoyer cette note
30 mai 2008
Sang de mémoire

" il y avait la mort entre nous (...) comme avec ou chez tous ceux qui s’aiment”
On prenait la voie express limitée à 70 km/h. On voyait la mer à un moment. Il me déposait à la sortie. Nous partagions une intimité silencieuse, sans un regard, sans un geste; une intimité d'aube, plus liés que des atomes. Il me donnait dix francs, muette connivence. Il ne faudrait pas lui dire.
J'achetais des cigarettes avec un horrible sentiment d'ingratitude, vite balayé par mon rendez vous secret si matinal, avant le début des cours, dans le bar près du lycée, avec un apprenti peintre en lettres qui avait un Dax, des yeux verts et un QI négatif. Il me trouvait "jolie". Il n'est plus venu à ma table quand une amie lui a dit que j'étais juive et vierge. Pour lequel de ces deux méfaits je n'ai plus eu droit à sa présence, je ne l'ai jamais su. J'en ai voulu à mon amie, et surtout à moi-même. J'avais le QI bien bas.
Il revenait me chercher, après les cours, plein de poussière et de copeaux. On parlait peu, les cours, le bac de français. Je voulais qu'on change la fréquence de la radio. Il faisait mmh. Ca voulait dire oui. On avait ce geste, complicité tragique, tacite. Je prenais ma respiration, il me pressait l'avant- bras avant de rentrer dans le palais Médicis, briqué jusqu'à la jointure des interrupteurs.On se donnait un peu de courage, je crois.
Chaque année donc, je me rappelle un peu plus qu'il est mort, comme il se doit.
Il faut toujours que j'en fasse trop, moi. Chaque année, je perds du sang, ici ou là; des endroits qui font penser à son cancer. Identification morbide, bien évidemment pathogène. Merci, bonsoir. Moi, quand j'aime, faut que ça se voit, et ça finit toujours par faire peur. Je crois que c'est juste parce que poser un caillou, une rose puis renifler trois coups au-dessus de son tombeau, ça ne dit pas assez, ça ne me dit rien. Ca ne dit pas combien je déteste sa mort, alors qu'il faut l'admettre. Ca ne dit pas combien j'ai eu peur de sa foudroyante maladie, et que j'ai dû le taire.
J'ai besoin de le dire, et personne n'écoute. Personne n'entend rien. Et c'est bien normal. Je le raconte, muette, à corps perdu, dans mon propre sang qui s'écoule de là où il ne faut pas. Parce que les mots ne suffisent pas, parce que je veux que ça se sache, parce que c'est comme ça que je parle, moi.
07:05 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Envoyer cette note
02 mai 2008
Demain.
J'aime le décalé de la voix trop aigüe d'un gosse dans un cimetière, qui s'applique à ânonner "Je ne t'oublierai jamais" dans le silence dolby stéréo qui m'impose , sinon le respect, pour le moins une immense inquiétude.
Morts, nous aurions encore moins de choses à nous dire ?
Tous ces mots trop jolis que l'on n'écrit qu'aux morts et qu'on tait à tous nos vivants.
Je t'oublie tout le temps comme on oublie toujours ceux qui nous aiment, trop occupés à réserver nos souvenirs à ceux qui nous blessent, nous rejettent, ne nous aiment "plus". Une façon comme une autre de ne penser qu'à nous, avec le pompeux alibi du chagrin....Je t'oublie tout le temps. C'est ta mort qui remplit toute ma mémoire, c'est ta mort qui déborde toujours quand je crois en avoir fini avec toi.
***
Quelque chose me manque, comme un membre arraché. Par dessus l'absence et bien au delà du vide, la douleur est dans la mutilation. C'est un moignon de coeur que tu auras toujours, quand tu auras marché derrière le cercueil de ton père, quand tu auras vu des hommes vivants, plein de force, le soulever pour le descendre en terre.
Tu étais debout, toujours un peu vouté, inquiet sans oser te le dire de nous voir grandir. Un petit ami, pour rire, t'avait demandé ma main. "Je ne vends pas au détail", tu avais répondu, et ce qui nous avait tant fait rire ensemble, l'éloignait définitivement de moi.
Tu étais assis, la main sur tes poumons, inquiet sans oser nous le dire de te voir mourir. Tu racontais à mon mari que déjà, à ma naissance, les cliniques, les dessous de table, il avait fallu payer pour que je naisse ! Il avait dit :"Ok, ok, je vois...Alors combien je te dois ?" Ce qui nous avait tant fait fait rire, tous ensemble, nous avait, pour un temps, rapprochés.
Quelqu'un me manque. Regarde-moi, la rénégate, je suis, depuis ton arrachement, ta fille juive, la fille juive de mon père si fier d'être français. On t'avait interdit l'école en Algérie. Tu avais glissé ta tête sous l'oreiller parce que tu voulais mourir. Tu as vu ton père fabriquer, de force, un cercueil pour un soldat allemand, qui n'y était pour rien, et puis cracher dedans. Tu ne racontais rien, c'est ton frère qui m'a dit. C'est peut être de toi que je tiens mon goût de passer sous silence. Ca m'habite comme une prière que je ne connais pas, ces prières de chez nous, infinies, desespérées, au vieux rythme fondamental, têtes secouées, buste saccadé, adonaï elohenou mizmor le asaph elohyim nitsab ba abdat el beqereb elohyim yishpoth. Soumis à la Loi de Dieu, soumis.
Quelque chose me manque, c'était vraiment quelqu'un. Et ce marbre où tu recommences à mourir chaque fois que je le vois. Tu continues de partir malgré le temps qui passe et qui n'arrange rien, comme les ombres qui grandissent à mesure que l'on s'éloigne, tu as beau devenir un point. Et ce marbre qui n'est pas toi.
Ta mort reste le lieu où je ne me soumets pas.
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11:20 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Envoyer cette note
12 décembre 2007
Et personne à ma table
Aujourd'hui si mon père n'était pas mort, il aurait 71 ans.
Sur cette photo, mon père rejoint la Terre Promise. Je le trouve très beau.
Regarde en haut il y a des lampions, il devait y avoir une fête.
Derrière, à gauche, accoudée, en short sixty, sa jeune soeur qui l'attendait depuis longtemps au cimetière puisqu'elle est morte à 40 ans. Les hasards de la maladie ont fait qu'ils sont morts dans la même chambre d'hôpital. Elle, accompagnée, ayant demandé à partir.
A droite, mon arrière grand mère au prénom de fruit. Morte dans son lit, entourée de tous les siens.
Lui, mort seul, à qui on a caché toute la vérité.
Devant toi, papa, ta fille inconsolable et pathétique, pétrie de honte et de n'importe quoi.
Le deuil m'empêche de bien voir et j'ai mis du temps à pleurer.
Chaque fois que je réfléchis une perte, un échec, une désillusion, c'est à toi que je suis renvoyée.
Chaque fois que je renonce à quelque chose, tout me parait facile, parce que ton absence est ma seule vraie difficulté.
Je pense à toi dans tous les livres que je lis.
Je te vois dans tous les visages que je croise, surtout ceux des travailleurs immigrés, mégot au bec, un peu voûtés.
Je te pense et rire me parait toujours amputé parce que toi, tu aurais mieux compris.
Maintenant, je vais seule au cimetière, je pousse les fleurs, je pousse les hommages en cursive dorées qui t'auraient écoeuré, je m'allonge sur la pierre, je te dis tous les mots d'amour que je n'aurais jamais osé te dire en face.
Chaque fois que je repars, je me dis que je vais pas pouvoir "continuer".
Je bute dans toutes les pierres, je me lave les mains à la fontaine, je m'assois, je regarde l'infinité, la mutitude, toutes ces tombes. Je me dis qu'il faut avancer.
Je raconte à mon fils toutes les choses que tu m'as racontées.
Il parait que ça s'appelle "perpétuer" ....j'épargnerai à tout le monde l'horreur des signifiants dedans.
J'aurais tellement aimé que ce soit toi qui racontes.
J'ai accepté ta mort, mais je refuse encore la vie que tu ne t'es pas accordée.
03:10 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
27 novembre 2007
Ecrire, tousser. Etc...
il y avait celle du matin, sèche, la petite toux. Ca nous disait qu'il se levait. Nous attendions l'humeur du jour, joyeuse, et désabusée, le plus souvent, enfin, à la sépharade's way. Pas hilare, non plus.
"Tu rigoles, tu rigoles pas, tu crèves quand même"
"La vie est amère quand on la prend sans sucre"
J'avais droit , toujours au clin d'oeil bronsonien, à l'embrassade brève, sincère et sans tralala. Je jouais les oedipiennes mal terminées, mais il me regardait et me disait :
" O toi ma fille, fragile et fière,
poil au ministère"
Je me demande encore ce que signifie écrire, si tant est qu'un sens doit lui être donné. Est ce coller au plus près de ce que je pense, ou surtout ici, au plus loin de ce que tu dois penser ? Je me demande encore ce que signifie écrire, si ce n'est prendre une parole que tu n'as jamais su te donner. Comme un enfant qui passe du il au je.
Il y avait celle douloureuse, de chaque instant, sans jamais se plaindre, ce souffle qu'il allait chercher si loin. J'attendais la fin de la quinte, je respirais pour deux. Ca ne servait à rien. Nous attendions la fin, stupéfaits de notre silence.
"Tu rigoles tu rigoles pas tu crèves quand même.
- Ca va ?
- Comme les jeunes, la vie est amère quand on la prend sans sucre
Toi, ma fille, tu manges trop salé.
O toi ma fille fragile et fière
poil au train arrière."
C'est terminé. J'entends plus tousser. Parfois l'impression de ne respirer pour personne.
Je me demande encore ce que c'est qu'écrire, quelle direction ça devrait donner. Est-ce coller au plus près du silence, pour dire à tous sans parler à quiconque ? Continuer à ne rien dire mais essayer de le dire bien ?
Un enfant apprend mieux à lire s'il essaie d'écrire avant. Je l'ai vérifié.
Ecrire pour lire ce que tu te dis à toi-même.
Ecrire pour soi et arriver aux autres.
Mon père, ça l'aurait bien fait rigoler ces interrogations-là. Il suffit que je pense à lui pour juste m'occuper à
un peu mieux respirer.
10:42 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note
02 septembre 2007
Tu serais là.
Arca. Sunday negative. On ne distinguait plus les têtes.
J'ai peu à te dire, je suis en rupture de stock. Ma vie en toc, les gestes trop mécaniques pour être vrais. Parfois, je me resserre un verre, tu sais, même pas peur, une canette de coca là, comme ça. Trop une rebelle.
Je me mets en mode carpe diem, mais c'est pas du latin, c'est le poisson plutôt. Tu auras du mal à le croire, je sais.
Je ne regarde plus les infos, je ne m'insurge plus. Je suis si préoccupée par les ravages de ma propre famine, que je n'y parviens pas. J'ai honte de moi. Et puis je crois que j'aimais trop ça, quand tu faisais exprés de faire le raisonnable mondialiste, pour me voir m'énerver. Là, plus personne.
Depuis ton départ, nous encore plus disséminés, complètement morcelés. Le théâtre a repris de plus belle, et les spectateurs sont fatigués. Il n'y a plus le goût du spectacle, et plus personne ne se force à voir la fin de son numéro, puisque tu n'es plus sur les gradins. J'aime à penser parfois, que de ton là-bas, tu me vois. Que tu me dis que c'est mieux comme ça. Que tu comprends la lassitude, la colère aussi. Et surtout que désormais tu te reposes de ça, que tu t'en bats.
Tu sais, la dernière fois, je regardais ton petit fils et je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire que la normalité n'était pas là. Qu'une mère, eh bien ça ne dit pas ça. Il a dit qu'il n'était pas inquiet, je ne vais pas me la péter Mon dieu comme cet enfant est formidable et équilibré, c'est normal c'est mon fils; je sais bien la polymorphie de l'enfance, et le besoin de rassurer ses parents, de les séduire pour se dédommager de toute la culpabilité. Mais quand même hein ? L'amour sert à quelque chose, l'amour sert à quelque chose...
Il court partout, il m'assaille les oreilles, tu sais, il me demande de tenir, de pas vaciller. Je m'y emploie avec soin et je te jure , je ne dis pas ça pour te rassurer, holà, non non pas moi. Je tiens. Je plie mais je ne ploie pas. J'ai resisté à toutes les fuites, même à celle du tabac, et sans effort surhumain. Après le trou de ton manque, je peux vivre avec tous les cratères.
Je me rappelle parfois quand j'ai envie de le jeter par la fenêtre ton ton mi agacé- mi amusé "Fais comme si c'était un gosse". C'est un gosse qui a pris le parti de rire, d'avancer sans trop se regarder. Comme toi.
J'ai un peu honte de te parler du reste, juste, ne t'inquiète pas, c'est pas pour me dédommager de la culpabilité, non non, j'ai un blog pour ça. C'est surtout pour te foutre la paix que tu mérites.
Le plus surprenant n'est pas tant l'hécatombe, c'est plutôt la capacité à rester debout dans la tempête, à se la péter roseau tenace dans la tourmente, la compétence affichée du "Tenir bon". Comment faisais-tu, toi ?
La tentation est grande de rompre; on se berce de l'illusion d'être enfin (!) compris ou entendu. Il n'y a plus que lorsque j'écoute certains morceaux que je ressens la communion. Seulement Tim Buckley est mort, aussi.
A l'hôpital, on regardait tes voisins de chambrée. "Ouh la la il est foutu çuilà," on disait en le regardant vaciller.
On riait. On essayait de la tenir lointaine, en se moquant de celle des autres. Tu parles.
Toujours vivant quand je suis venue embrasser tes yeux clos et froids, le voisin. Je ne riais pas tellement, tu vois.
Je vais continuer de plier,
J'oublierai.
The missing of your hand.
22:55 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
08 juillet 2007
Permanent Vacation
La mer, je te voyais danser, mais c'est parce que j'avais des mers salées dans les oreilles en musique, et je me faisais mon clip vidéo, les enfants qui couraient la bouche ouverte, et se balançaient des cailloux, mais moi j'entends pas la rumeur des bagnoles derrière, ni les cris ni les estivants qui râlent du sable projeté...nananananère.
=-=-=-
J'étais comme je suis à la plage (une statue de sel, il me disait) immobile et allongée. Prudente un peu par obligation, responsable de deux enfants pour le coup. (Si nous avions eu un autre enfant, il me disait) Lui, le grand qui parle l'anglais comme s'il avait vécu à London, et le mien qui papote avec tout le monde, de quel pays tu viens et à quel âge t'as enlevé les brassards et je passe au CP je te ferai dire.
=-=-=-
La mère, je te regardais bronzer et donner des gâteaux secs, tes cheveux si impeccablement coiffés, tellement jeune jolie encore. Un ami de mon père l'a appelé, l'a engagée à reprendre le cours de sa vie, s'est porté volontaire, le lourd, l'enflure, le grand dadais, celui qui disait à mon père on va faire un jogging mais toi tu fumes et t'en as jamais fait alors hein, tu fais comme tu peux...et mon père continuait de courir en rigolant quand l'autre connard essouflé s'appuyait contre les palmiers pour reprendre son souffle. Elle a raccroché. "Je l'ai envoyé chier." J'ai dit BIEN FAIT (une gamine, il me disait)
=-=-=-
On est rentré , j'ai voulu l'ouvrir la grosse boîte en métal avec toutes les photos. J'ai mis du temps, mais c'est l'heure, je crois.
J'ai vu mes nattes et mes colliers indiens sur le balcon, le petit frère si blond en salopette de coton, le corps de mes vingt ans étendu sur une plage de Corse, un corps que je détestais, en vacances, d'un enième connard qui me labourait le coeur,d'un amour impossible difficile torturé , mais je ne pouvais pas faire autrement on va dire, ce corps que je détestais, qui me semblait la cause de tous ces déboires-là, des jalousies, des cris, des riens, des rendez vous ratés, paf. Je te colle sur la porte du frigo. Chaque fois que je voudrais du fromage, je te regarderai, ça m'évitera le passage au remplir de mozzarella.
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J'ai étalé les photos, celles avec les dentelles autour, celles des glorieuses 60', et où mon père et sa tête de mexicain malin dansait le jerk sur le sable israëlien, touchait la joue de ma mère, avec un regard fatigué amoureux fou dévorant dévoré.
Il était jaloux comme un tigre, tu sais. Il était rentré comme un malade, on lui avait dit que je n'étais pas seule, il voulait se jeter du balcon, on vivait au troisième, une autre fois on partait pour la plage à plusieurs, comme nous nous retrouvions dans des voitures différentes, il a sauté du camion, entorse...
Un amour difficile impossible torturé. Pouvait - il faire autrement ?
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Il y a des plages partout sur ses photos quasi sépia, petit format, à l'irrégulière dentelle de Petit Lu. La mer, la Méditerranée, et le bateau qui t'a emporté, la Corse, et Israël, pour les promesses et elle, la brune aux fins cheveux chinois impeccables, aux yeux verts, gris. La mer, que tu regardais de ta chambre d'hôpital où c'est finalement le cancer qui t'a emporté.
Tu étais une petite fille très solitaire, jamais de câlins, rien. Tu te mettais à part, tu travaillais tellement bien, tu as été si facile à élever, toi, jusqu'à l'adolescence oui...Il t'adorait. Je ne sais pas, il aimait tous ses enfants mais toi, c'était particulier. Il disait à ses frères qui evidemment s'extasiaient surtout sur la grande, la belle, la sociable, "c'est parce que vous connaissez mal la petite"
Je sais tout ce que je lui dois grâce à ses petits mots là.
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Il y a des mers partout sur ces photos-là, d'Algérie, de Corse, d'Israël, la belle jeunesse en pantalon fuselé, en chemise vichy, en short taille basse, la finesse de ma mère, la dégaine rock de mon père qui n'écoutait que de la chanson française, des cousins inconnus, qui ne parlent même pas la même langue que moi. Le mariage et la tête si grave de mes parents tellement beaux, tellement jeunes, qui croient tellement fort que je les entends alors que je n'étais rien. Même pas un projet.
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Et puis il y a eu toutes ces histoires me dit elle, soudain adèlhugotisée, souvent camilleclaudelisée, les autres, le complot, ta grand mère, sa soeur la sorcière et je souffre et moi j'étais naïve et je te jure que
La mère je te regardais inventer, mais en clip vidéo. Trop de sable projeté. Trop de cailloux balancés, je n'entends pas la rumeur ni les cris. Laisse moi me fabriquer des souvenirs sépias de quand je n'étais pas là.
Nananananère.
21:30 Publié dans Lettres à mon père. | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note




