Faire la mort

Voilà  et c' est pas comme on nous a dit, étant donné que je me regarde, étendue par terre et que la seule idée dont mon cerveau décédé soit capable, c' est que c' est très con de mourir sur le dos. On voit mon ventre, j'ai les bras le long du corps,  et ma bouche est ouverte; c'est un peu ridicule. Je sais qu'on trouvera un moyen de me la fermer, j'ai vu faire ces manoeuvres brutales par deux fois sur d'autres morts. C'est terrible, pour les vivants. On dirait que je suis au garde à vous, une morte timide et stupide, une morte obéissante,  et je ne m' aime pas du tout en cadavre. Pas du tout.


J'aurais aimé une mort un peu plus théâtrale, à tout prendre,  sur le ventre, si possible, un bras levé, une jambe pliée, une flaque écarlate sous moi, un truc à dessiner à la craie, les contours de mon macchabée, avec l'équipe de criminal minds qui profile le serial killer en observant la plante de mes pieds. J'aurais préféré, je crois.


On nous a menti, on ne sent aucune libération, toujours autant d ' entraves et de parasites pensées, de celles qui nous ont gâché la vie, et qui continuent de nous gâcher la mort. Toujours autant de narcissisme, finalement. Une inquiétude préhistorique me serre les entrailles, disons que c'est comme flouté, le souvenir de l'inquiétude, à l' idée de mon fils resté orphelin, qui va pleurer et tout ça, qui va me haïr et me sublimer à la fois, et ça finira chez un psychanalyste, à se demander pourquoi il n'entretient pas de relations suivies, et il se dira que c'est parce qu'il a peur de perdre et préfère s'en aller avant, pour pas trop morfler, et ses copines ont toutes un grain de beauté dans la paume  de la main,  comme mahaaaamaaaan, pleurs, sanglots, tout ça à cause de moi,  ça va pas être simple.  Je sens aussi que ca ne va pas durer, qu' en tant que morte, je vais très bientôt m' en foutre complètement.


Cette indifférence à venir me déplait beaucoup, d' autant que, vivante, j'ai souvent fantasmé sur mes funérailles, curieuse de l'effet de ma disparition sur ceux qui n' arrêtent pas de m'emmerder,  ou ceux qui ne m'aiment plus, pour leur petit confort personnel, espérant les voir chialer leur race, et me regretter en somme, des trucs comme ça.


Une voix désincarnée et un peu cynique,  un poil désabusée, me dit que je ne verrai pas mes funérailles, de toutes facons, et  que voilà jai cinq minutes avant de repartir vers d'autres cieux. Je me retourne, espérant voir dieu, à qui je n'aurais pas pu imaginer une autre voix,  celle d' un fonctionnaire fatigué de répéter les mêmes consignes, jour après jour, mais voilà que je me casse la gueule, car ce qui me reste (l' âme ?) n'est pas habitué à se mouvoir brusquement,  ça flotte lentement comme le ça de Stephen King, et ça a le geste economique et mesuré,  vu que ça dure un truc genre... l' éternité.


Je réponds mais où on va ? et ma voix me fait flipper parce que j' ai l'accent portugais.
J'ai la voix de Linda de Suza, morte, et je panique complètement.  La Voix me signale que c' est comme ca, que j' ai trop frimé ces derniers temps avec ma guitare, un peu trop de complimemts sur ma surprenante mémoire musicale et mon timbre joli, alors maintenant faut payer. J'ai une voix de merde désormais.


Je suis estomaquée que ce soit du genre chrétien contrit, protestant autoflagelleur, loi du talion juivo- coupable, quand on est mort.  Je rappelle de ma voix de porteuse de valise en carton qui chuinte qu ' en tant que juive, païenne sémite, quand même, peut-être...
Là,  on me soûle avec une histoire de quota, d'interim syncrétique, de contrat centennal, genre y a tellememet de religions, faut satisfaire tout le monde, ma petite dame, on traite les morts comme on peut, en fonction d' un calendrier établi à l'avance,  car voyez vous, c'est pas que dieu n'existe pas , c'est que tous les dieux existent, et ils sont super exigeants avec leurs droits, limite syndicaliste obtus, etc etc. Avec le cul que j'ai, je suis tombée dans le siècle des défunts trip mormon. Mais, mais, je proteste, ché quaô même lé droit dé vouar mon père qué ché l'aime trop La emcima esta o ti-ro-li-ro-li-ro caem baixo esta o ti-ro-li-ro-lo , ja cantava a minha avo, non ?...et on me dit que non, que mon père,  c'est sous le règne de Zeus qu'il est mort, que je peux toujours adresser une requête à icelui, mais que bon, il sait à peine lire comme dieu,  et Hera surveille jalousement son courrier et fait disparaître toutes les lettres des femmes. Alors c'est moi qui vois. Je pleure un peu, et ça fait des sons moches luso-galiciens. Alors, je me tais et je ne demande plus rien, je jette un dernier regard à mon ventre et à ma bouche ouverte plus bas, je ne me reconnais déjà plus.

et hop

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1- Mon lit mesure deux metres de large.
Hier, un homme a ete ecrase par le tramway.
Ici, les chiens sont tous allonges, yeux clos, pattes droites, comme morts.
L 'eau a un gout de chlore.
Je n' aime pas la musique qui passe.

Wherever I go, my giant goes with me.


2

- Est-ce que je t'ai jamais quitté?
- Tu m'as laissé partir.


3

-  Il signe. Il signe son autocritique, comment faire autrement pour avoir la paix. Il signe et, peu apres, le voila pardonne.




carte postale

Idiot, l' amour, ca garde des traces, et ca a besoin de preuves. L' amour ca se voit  dans les gares, quand tu t en fous de rater ton train. C etait mon premier roman, je ne savais pas de quoi ca parlerait, j' ignorais meme s 'il parlerait de quelque chose. Il parlerait de quelqu' un et ce quelqu'un , ce serait moi. Je n' ai jamais rien lu qui ne parle pas de son auteur, et moi je n' ai pas d' alibi, guere de masque, j'ai jamais su faire semblant de parler d' autre chose, a mots creves, modestement. Vois-tu,  je parlais de moi, parce qu' a part moi, il n y a guere de monde qui soit passionne par le sujet que je suis. Remarque, moi non plus. A tout dire... Je ne peux pas sentir encore que tu me manques et pleurer ta disparition eternelle, je ne suis encore et toujours que sous le choc de ton absence. L 'imtelligence et les prouesses de l esprit, ca ne sert a rien pour vivre, tu le sais toi. Ce n 'est pas tragique, tu sais. Je peux vivre comme ca,  quasi- decedee, et un peu savante. Je peux.

σε ένα νησί

Elle detestait le voir fragile et elle s 'employait  a tout faire , pourtant , pour le voir faillir. Elle le placait sur un tel pied d' Estale qu' il ne pouvait que se casser la gueule. Dans ces moments la, c' etait une dechirure dans la poitrine; elle croyait, en conscience, que c etait l' amour en train de crever. Mais, plus profondement, bien sur, il y avait comme une jouisance de se vivre victime d' une abyssale deception, comme si elle avait place toute sa confiance et ses sentiments chez quelqu'un qui ne les meritaient pas, et la dechirure continuait de s'etendre, la douleur de se propager, et elle restait digne, esperant qu' il se maudissait de la blesser autant, ivre de rage de le voir placide et ne comprenant rien, folle qu' il ne se precipite pas avec elle dans son absurde aveuglement, sa cocasse nevrose. Elle se voyait au bout de l'amour, toute usee, a jamais perdue pour lui. Et puis quelques heures, quelques jours plus tard, au detour de rien, elle s'agrippait de nouveau, jusqu'aux ongles plantes dans la peau de ses epaules, eperdue, piteuse, un absurde enthousiasme, a supplier de toutes ses fibres, en ne demandant jamais rien...

Et...

La foudre a frappé juste à côté, explosant le boîtier rempli des fils de la communication & Cie. Je n’étais pas là pour voir. Ça devait être quelque chose. J’étais dans la salle d’attente d’un cabinet d’ORL, et ça n’a pas vraiment d’importance mais il faut situer dans les narrations. J’avais, comme d’habitude, ce sentiment bizarre d’éparpillement et de manque, ce sentiment d’imminence d’un danger. Il paraît que ça a à voir avec le manque qui vient à manquer, au danger non pas d’une perte, mais de la perte d’une perte. Ha. C’est à la page 307 du séminaire où est dessiné un malhabile shofar. Je comprends un peu, mais je me demande si tout ça n’est pas strictement hormonal. J’ai du mal avec l’idée d’une angoisse existentielle avec laquelle il faudrait composer, voire vivre. Je préfère l’idée d’une ménopause salvatrice. C’est mon côté messianique. La foudre a frappé brisant tout, les free box, les téléphones, les câbles. Je pensais que cela me manquerait, la virtualité. Eh bien, non. Vraiment, il faut le dire, ce sont ceux qui n’ont pas de blogs qui sont accros à ce que disent les bloggueurs. Nous, nous n’ignorons pas notre peu d’intérêt. Enfin, moi, je ne l’ignore jamais. Ensuite, il ne saignait plus du nez, et la maison était éteinte. Une corne, une corne dans laquelle on souffle Queren ha yobel pour appeler je ne sais qui pour faire ou être, je ne sais quoi. J’ai pensé à ça, à faire sonner trois fois le shofar pour avertir de mon entrée dans le médiéval, sans contact possible avec le monde. Ou bien, dans ma robe écaillée et fragile, mocassins, becs de macareux pendus à mes jambières, Hi yey tehee, et laisser échapper les volutes de fumée pour lancer un SOS. J’aurais tant aimé être Cherokee. Mais il pleuvait, de une, et va trouver une corne de bélier à Leclerc, de deux. L’opérateur d’un pays en voie de développement m’a demandé d’opérer une grande quantité de tests destinés à prouver que j’étais bien prête à payer une fortune un autre modem, que je ne faisais pas exprès de dire que tout avait pété. Nous avons fini par sympathiser. C’était la seule personne avec qui je communiquais depuis trois jours. Ça crée des liens. Il m’a dit que lui et toute l’équipe me souhaitaient une très belle journée et j’ai dit que c’était super sympa. lol. Les techniciens de France Telecom viennent régulièrement, observent les boîtiers grillés sur mes fils électriques, font mmh et hoo et repartent dans leurs jolis camions lego. Ils disent qu’ils reviendront. Je bois des cafés dans le jardin sous la tonnelle, il y a Echenoz, Roth et Cosmopolitan avec moi. Et, c’est ridiculement tendance, je parle avec mes voisins (c’est bien connu, Internet tue les relations de proximité) –Bonjour alors ça va ? – Bonjour, comment allez vous ?– Il fait lourd, hein, i va y avoir de l’orage. – On dirait le mois d’août – Dis donc qu’est ce qu’il a grandi. – C’est toi qui joues de la guitare ? hahaha... J’aime bien qu’Internet tue tout ça, moi. Il y a des assassins qui ne tuent pas pour rien. Qui ont des mobiles louables. Le shofar révèle la fonction de sustentation qui lie le désir à l’angoisse dans ce qui est son nœud dernier. Par trois fois, répétés. J’écris sur Word, comme les bloggueurs qui font des brouillons et conservent précieusement leurs notes, tsais. J’aimerais bien savoir ce que ça fait, parfois- mais pas longtemps- de me donner de l’importance. Avoir des projets pour moi et mon épanouissement personnel, considérer ma fonction comme une mission autre qu’alimentaire, être ailleurs que dans le plaisir de faire et d’être, me sentir utile et importante, par exemple, et me mettre en colère sans culpabiliser, dire ha mais ça suffit, je vous congédie, vous êtes un incapable, je vous avais demandé de me rendre ce rapport à 12h48 ! Ou bien mais comment…Que…Comment as-tu pu me faire ça …Je…Tu as couché avec elle alors que je t’aiiiiime ??? salaud ! Voir ce que ça fait de se donner de l’importance, penser que l’autre souffre à cause de moi, par exemple, et pas à cause de l’importance qu’il se donne. J’ai réalisé dernièrement que ce que je supportais le plus mal, et qui m’éloigne à jamais,_ et dieu- et quelques hommes-, savent que je suis une vraie fidèle,_ c’était qu’on me demande l’exclusivité. Je ne supporte pas qu’on me demande de considérer comme réelle et acquise, l’importance que les autres s’attribuent, voire qu’on me demande de m’accepter comme importante. Ça ne me réjouit en rien, et même ça me dégoûte. Je ne sais pas, il y a sûrement une terreur cachée là-dessous, peut-être est ce juste qu’étant mère, je sais la dévoration, l’inquiétude, l’horreur et le délice d’une exclusivité éternelle, mais aussi, toujours, et surtout, la certitude que ce n’est pas moi, l’importante. (En même temps, à l’heure où je me parle, un nouveau camion France Tel arrive. Un ouvrier torse nu, bronzé, un peu sec, démarche de cake du sud, porte sa main à son oreille, en articulant « C’est pour le té-lé-pho-ne’", au cas où je ne saurais pas lire. Il a quelque chose, un charme brut et un bronzage de caramel chaud. Ce doit être un silencieux. J’ai envie qu’il me ne dise rien pendant environ 42 minutes.) Enfin, voilà, pas importante, et ça ne veut pas dire que je me hais, ou que je suis une souffrante, loin de là. Je ne me fais aucune illusion, sur personne, et je n’ai jamais cru quiconque me disant qu’il ne supporterait pas de me perdre et que ho comme tu es importante ! Je ne crois pas pour autant qu’il mentait à quelqu’un d’autre qu’à lui-même. Mais peut-être est-on heureux comme ça ? Ça doit être quelque chose. Peut-être entend -on moins sonner le shofar, lorsqu’on se croit le favori, le chouchou, l’Elu, l’Aimé, le Préféré, ou lorsqu’on croit favoriser, élire, chouchouter, préférer, aimer… Va savoir….

Facebook & moi

Pour rire, c'était,  j'ai fait une page facebook tu sais, un truc ou j'ai collé la photo de Dalida et pas mon vrai nom évidemment. J'ai mis le nom de N. que j'aime tant. J 'ai pas envie de retrouver mes copains du Cm2, en fait. La réalité, c'est que je crois que je veux pas trop d'amis. Alors voilà, je ris. Je dis "j'aime" en levant le pouce, je crée des groupes improbables extrêmement marrants. Ma soeur a quand même réussi à me dire que je ressemblais de plus en plus à ma mère en matant la photo de Dalida. Et non, elle ne plaisantait pas. Alors je regarde , tu sais, je peux pas m'empêcher, je tape des noms, et je regarde mes cousins d'Israël que j'ai jamais vus. Certains ont l'outrecuidance de posséder les yeux de mon père, il y a des prénoms si jolis, il y a des bébés sous le soleil de Haifa, des bateaux, et les autres de France, aussi, le mannequin, et il y a mon amour de jeunesse, l'impossible amour de ma jeunesse (qui n'en a pas ?)sauf que moi c'était impossible parce que j'étais trop con, déjà.  Il est là avec ses 1250 amis, ses amis célèbres, et son sourire d'espagnol ténébreux. Je contacte personne évidemment. J'ai rien à dire. Je sais que rire, je sais pas dire "qu'est ce que tu deviens ?" "ça va pour toi ?" ...On va parler de nos boulots et tout après, en plus. Ca va me soûler. Si tu savais combien d'histoires d'amour, ou de simples conversations qui commençaient à être intéressantes- à mes yeux- se sont marravées la gueule parce que l'autre commence à me raconter son boulot, à me dire combien il est important, ou combien il souffre de l'être, et tout ça. Je comprends pas pourquoi ça a me saoule autant. Je pense que quelques séances de canapé me révèleraient que mon père bossant sur des chantiers, et rentrant exténué et trouvant complètement normal d'être exploité, s'il pouvait nourrir ses gosses, constitue une sorte de modèle idéalisé etc etc je te passe les détails, tu t'en fous, et moi aussi. Mais en fait, juste je m'ennuie quand les gens me disent ça, leur taf. Je préfère régresser et dire que je suis fan du groupe "s'enculer sous la grêle", et parler de moi à la troisième personne comme Louis XIV, "Abs vient de manger du rôti" "Abs se gratte les testicules".... je pense que ça va pas durer longtemps. Je me fais surtout rire.  Je contacte personne,  je fais mon autiste, et je fais ça très bien. Je regarde des gens d'ici aussi. Bon, c'est comme des blogs quoi. C'est sympa des fois, mais j'ai tout le temps le sentiment d'être en décalage, pas supérieure, ni inférieure, juste Inégale. Ca doit être à cause de mes 1,63 m ou bien de ma juiveté. Je sais pas.  Je vais bientôt partir, j'ai mes billets. Je m'en vais, je suis contente de m'en aller.

à

Tu peux rester des heures les mollets dans l'eau, en attendant de sauter quand arrivent les vagues. Je t'envie. Tu es plein de projets, tu as des objectifs clairs, précis d'artisan; les yeux aussi, ce miracle de la génétique. Tu sais que tu mangeras une glace en rentrant, et tu te réjouis, tu anticipes, plein de plenitude et de satisfaction.  Tu es optimiste, n'en déplaise à Schopenhauer, et je me demande d'où ça peut peut bien te venir cette joie tranquille.  C'est pas de moi, c'est pas de moi. L'enfance est pourtant une période des plus pourries, n'en déplaise  aux pauvres crédules qui pensent qu'ils ont réussi leur éducation parce que leurs gamins ont une mention au bac. L'enfance sent l'aigre de la peur nocturne, la cruauté extraordinaire d'un "ben toi tu joues pas, on  veut pas", l'enfance est parfaitement égoïste, avec une candeur désarmante, l'enfance est complètement immorale et raciste, ça se refile les fiancés dans les cours de récréation, ça se montre  les culottes, ça isole le gros, le noir, le trisomique. L'enfance est d'une franchise terrifiante et ne souffre pas si souvent quand l'avocat, avec sa voix de saccharine, demande avec qui tu préfererais habiter, mon bonhomme ? elle dit la vérité même si le parent désormais célibataire et déchu se tape une maniaco-dépression. Le reste, c'est de la littérature de parents piquée de projections. J'aurais bien aimé une enfance avec des balançoires, des pique nique, des roseaux aiguisés au canif, une enfance au goût du miel, un truc Ricoré avec des rires de parents équilibrés qui disent va te laver les dents avec la voix gentille de Michel Drucker, des parents qui font griller des saucisses dans le jardin....

 

Ce que j'aime, dans la psychanalyse, c'est qu'elle n'encourage aucun espoir messianique, elle ne développe aucune conception du monde, pas la moindre hygiène de vie valable pour tous. Avec elle, il n'y a d'espoir que particulier. C'est aussi ce que je n'aime pas dans la psychanalyse.  La psychanalyse n'est pas câline, on ne s'y endort pas. le confort de la réalité est fondé sur sa méconnaissance, l'erreur repose, la vérité agite, tout est tiré au clair et rien ne change pour autant. La névrose est un compromis, oui. La psychanalyse n'a rien d'une belle épopée du narcissisme, c'est tout le contraire de l'exaltation. La petite musique de l'inconscient n'est pas une ariette oubliée, c'est genre prends toi les cymbales dans la tronche

et il y a un gosse

tout avide des autres, prêt à toutes les compromissions pour partager un jeu, marcher à côté de "la bande", faire partie du clan, et il y a cet autre gosse, boudeur, velléitaire, plein de caprices et d'entêtement, indifférent, puis soudain furieux.

On dit du second qu'il est équilibré, qu'il sait ce qu'il veut, et autres monumentales inepties pédopsychiatriques. On dit que c'est l'âge, le stade de développement, on lui pardonne tout et n'importe quoi." Il suit son désir, il est sainement égocentrique, farouchement indépendant, c'est déjà un vrai petit homme et blabblabla.

Et moi, je regarde le premier, le seul humain véritable, en attente du regard d'autrui, qui tend son jouet, et personne ne le voit, tous occupés à contempler le futur chef d'entreprise qui hurle qu'il veut un Cornetto. Au mieux, on trouve le premier gentil, avec un petit sourire de pitié qui le trouve un peu trop servile. Et moi, c'est lui que j'aime.

Tu sais, il m'a dit qu'il s'ennuyait. Les autres ne veulent plus jouer avec lui. Depuis quelques jours, il vit cet enfer que les instits ne soupçonnent jamais, cet enfer de la solitude de la cour de récré. Ca a commencé parce qu'il a demandé à ce que Nicolas joue avec eux, Nicolas c'est une espèce de gamin hyperactif - qu'ils disent- qui tape sur tout ce qui bouge, alors les autres le rejettent... alors il tape sur tout ce qui bouge...

et lui, il a pensé que ce serait bien que Nicolas joue avec eux, et les autres ont dit non, et puisque c'est comme ça, tu joueras pas non plus. Bande de petits cons, l'innocence de la jeunesse, la foutaise de tout ça, la putain de cruauté, la monstrueuse indifférence des petits pré-pubères, leur leader et leurs jeux sociaux qui sont censés leur apprendre la vie, et qui ne leur apprend que le jeu social, une stratégie de guerre, de léchage de cul du chef,

ce qui te laisse augurer de la propreté de l'avenir.

Ensuite, une autre bande, un autre jeu, et là, il a pleuré parce qu'on lui a fait mal, c'est un jeu de catch, alors on lui a dit qu'il pouvait plus jouer, parce qu'il avait mal. Bande de petits capitalistes haineux, bandes d'individualistes forcenés, bande de petits cons.

Je le vois errer dans la triste cour, sous les platanes pourris, sa petite solitude muette, et le temps de la récréation tellement long cette fois, et je sais que c'est stupide et qu'il n'y a rien a faire, rien à dire, juste ressentir que oui, ça fait mal dans sa propre chair ...la pathétique évidence de ce lien !...Et bien sûr, se taire, et ne pas dramatiser, écouter, consoler, reformuler, questionner, faire penser à autre chose, inviter un petit con lécheur de cul du chef pour créer un lien nouveau, changer la donne, faire sa Dolto,(en moins grosse) sa Halmos, composer avec le réel et proposer, renarcissiser et tout le toutim...et je l'entends s'agiter dans ses draps, là- haut, sa chambre en haut, les petits soupirs comme des haut-le-coeur, ce trop plein de chagrin...

alors il n'y a plus que cette envie animale, cette brutale pulsion de mammifère femelle de sauter à la gorge de toute cette bande de petits cons.

 

Tu peux rester des heures les mollets dans l'eau, en attendant de sauter quand arrivent les vagues. Je t'envie.

Je crois que c'est parce que je t'aime, mais c'est pas une raison.

 

 

Maria

Tout le monde dit que je suis soumise parce qu'il me parait ridicule de vitupérer contre les déceptions qui sont de l'ordre de l'inévitable. S'il y a une chose que les femmes veulent, c'est un homme à incriminer. Moi, je refuse.  Tu te connais trop bien pour tomber "amoureux", et puis tu sais, si tu étais tellement convaincu de l'absurdité comique que tu dénonces si bien, tu ne prendrais pas nos rapports au sérieux. Veux-tu vraiment prendre un temps considérable à gérer le mélo de la vie de famille ? Non non ce qu'il te faut,  c'est une lionne, une tentatrice à demeure qui te fouette la libido. Il te faut une femme qui  s'arrange pour adopter des postures d'un érotisme hautement stylisé chaque fois qu'elle s'assied,   et je n'ai rien de tout ça.  Tu cherches l'inédit et moi je n'aime que la routine.  Avec le temps, il te faudrait des perversions polymorphes pour te stimuler, et moi la pénétration simple me satisfait pleinement. Je sais que ça fait ringard mais se sucer les coudes, ça ne me dit rien.  Je suis vieux jeu, vois-tu, je n'ai pas envie de me faire prendre par six hommes en même temps. Autrefois, plus jeune, j'ai eu ce genre de fantasmes, mais dans la réalité, les hommes  sont rarement assez agréables pour en vouloir même un seul à la fois. Je n'ai pas envie de me déguiser en femme de chambre pour satisfaire un fétichiste de tablier. Je n'ai pas le moindre désir de me faire attacher et fouetter. L'idée de la sodomie est excitante mais en fait, ça fait surtout mal. S'il faut tout avouer sans vergogne, j'ai plaisir à lire et à écrire un peu deci delà. Voila tout.  Je crois que je te plais parce que je n'ai pas ce ques hommes appellent les vices féminins. Souvent, les femmes intelligentes paraissent féroces, à proportion. Ce qui te plait c'est que je te parais intelligente sans paraître féroce. Tu me vois comme une femme qui ne s'est pas jurée de te faire mordre la poussière, tu es rassuré. Mais pourquoi pousser plus loin,  pourquoi nous caser dans une vie d'imposteur ?
- Parce que j'ai décidé de troquer la fiction artificielle d'être moi-même contre le mensonge authentique et satisfaisant d'être quelqu'un d'autre. Epouse-moi.
- Bride un peu tes fantasmes, je te prie, je t'aurais cru plus au fait des usages du monde.

(d'après P.Roth. La contrevie.)

Everybody's private matter


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Passe et manque

C'est un petit poids, un caillou dans la poitrine, un chagrin tout sec, une peine sans esthétique, un empêchement comme une lassitude, toute pâtinée. Je pourrais dire dans un élan narcissique que ma vie est trop étroite pour moi, mais c'est pas vrai, je ne suis pas du genre à mordre dans le cul de la vie à pleins crocs. Je m'en fous des culs, un peu.

J'aurais aimé joué du violon aux obsèques de mon père. Elle avait joué du piano quand lui est mort, je me souviens de ses épaules minces dans l'église, ses doigts blancs sur les touches, son désespoir digne et silencieux, et moi à côté, elle m'avait dit j'aurai besoin de toi, je crois, et j'étais incapable de retenir la marée et c'est elle qui me tenait la main, qui me consolait d'être dévastée pour elle. Tous ces gens avaient défilé, loué son courage, sa beauté, sa joie de vivre, sa jeunesse, et puis nous étions partis pour le cimetière américain et je me souviens d'elle debout, je la voyais de dos, ses cheveux qui volaient doucement, à gauche de ses parents qui se serraient la main, elle paraissait tellement loin, tellement seule,  et j'avais peur de la perdre, qu'elle reste là, devant ce trou dans la terre, peur qu'elle ne se retourne jamais.

Treize ans plus tard, j'étais dans une voiture de pompes funèbres, en route vers le cimetière du Ponant, un employé me racontait que certains rabbins refusaient de fouler le sol du cimetière chrétien, je disais ha je ne savais pas, vraiment eh ben ça. Derrière moi, il y avait mon père dans un cerceuil que j'avais choisi avec ma mère quelques jours avant, sur un catalogue, et mon oncle avait dit en souriant tu sais ton père lui-même dirait que toutes ces baguettes et moulures ça ne sert pas à grand chose. J'avais dit bon celui-ci alors. J'ai signé le chèque pour le cercueil de mon père, en me disant qu'il me serait impossible de dire à Dieu qu'il était grand et formidable avant longtemps. Mais elle me dit que ce n'était pas le genre de choses que j'avais l'habitude de prononcer en temps habituel. Je lui dis que j'aurai besoin d'elle, et que sans elle, tout ceci me paraitrait infiniment plus difficile. Ma mère s'était réfugiée dans une enfance boudeuse et velléitaire, et avait décidé que tout ceci était de ma faute, que sans moi, il serait encore vivant. Je pratiquais le recul, et la distance salutaire, sans grand succès. Mon oncle me dit en souriant que j'étais très bien. Tous les deux , nous avons perdu notre voiture après une prière à la synagogue, impossible de retrouver où elle était garée, on riait et je retrouvais dans sa voix et ses gestes quelque chose de mon père et j'avais envie de déchirer le Pentateuque.

Puis, il n'a plus trouvé ses clefs. Nous sommes arrivés en retard au cimetière, et ma tante nous a engueulés. Il y avait beaucoup de monde, des gens que je connaissais pas. Le Rabbin a parlé , il a répété tout ce que j'avais dit à l'Athanée quand il m'avait interrogé sur qui était mon père , et j'ai eu envie d'avoir la foi. Elle n'est pas venue finalement, elle gardait mon fils. Je me sentais seule, ma soeur en asie, ma mère en colère, mon frère dans un chagrin tellement grand qu'il me faisait peur. J'ai revu ma cousine, celle avec qui, enfant,  je pêchais des oursins sur les plages du Var,  aux beaux yeux bleu, elle m'a dit qu'elle était désolée et j'ai dit merci. J'avais les pieds pleins de poussière, car je grattais le sol du bout de mes sandales, je ne sais pas pourquoi. Mon mari portait une kippa et je trouvais ça drôle. C'est atroce la grimace que fait le coeur quand elle trouve drôle quelque chose d'amusant dans un enterrement. Ca fait juste pleurer encore plus.  J'avais beaucoup de mal à considérer que mon père et son cercueil sans baguettes allaient rester là pendant que nous irions nous laver les mains et manger un morceau. C'était la dispersion, la diaspora. Je me sentais seule. J'ai vu ses parents un peu plus loin, ils m'ont embrassée sans un mot. Ils savaient, eux. Depuis treize ans.

Tout le monde se demandait s'il fallait commencer les Sept Jours ce soir ou demain vu que c'était Shabbat, si le vin était casher, si on pouvait péleriner  entre kippour et soukkot, et si le poulet aux morilles avait fait sa bar mitzva. J'étais fatiguée et je ne savais pas comment ma vie allait bien pouvoir se poursuivre. Ca m'inquiétait. Elle m'attendait à la maison, et mon fils qui était encore si petit, qui comprenait tout et je ne comprenais rien.  Parfois les gens s'excusent quand ils me parlent de mon père, pardon disent ils, je t'y ai fait penser. Je ne sais pas comment leur dire que j'y pense tout le temps, que ce n'est pas grave. Ils sont encore plus gênés. Alors je dis "ce n'est rien" et eux passent facilement à autre chose. Elle, non.