Entretien avec un vent pire.(oui, je sais)

 Un meeting, Marie Bashkirtseff0c538ddc03eb2738c0ed7847b50d164f.jpg

Ta maîtresse m'a dit que tu "en voulais" , que tu faisais la course, qu'il te fallait le fichier du niveau supérieur. Elle m'a dit que tu avais cette intuition que n'ont que les purs matheux, cette tendance à la précipitation. Elle a ajouté qu'il t'arrivait de "bouder" (qu'on brûle sur le champ ce mot si niais de tous les dictionnaires, sans déconner) quand tu n'obtenais pas un super bravo.

Je l'ai écoutée me parler d'un enfant que je ne connaissais pas.

Pour un peu, je t'aurais battu froid que tu te socialises. Même si les enfants ne nous appartiennent pas et tout le tralala. Te voilà plié aux conditions du monde, adapté ? 

Elle a dit que tu avais décrété que l'écriture n'était pas ta priorité.

J'ai posé mes mains à plat sur ton cahier corné. J'aime tes majuscules qui tremblent, ta première rédaction.

" Je m'apel ...j'ai sizan et demi et je suis heureu"

J'ai décidé que c'était vrai. La vérité sort du Bic pâteux des gosses, parce que je m'illusionnerai toujours, pour toi. C'est un choix que j'ai fait pour m'éviter un suicide anticipé.

J'ai vu tes confusions, ta latéralité mal assise, comme moi, et ce geste invisible d'écrire pour savoir où est la droite, la gauche.

Elle attendait que je me réjouisse avec elle de tes brillances formatées, de ton bel esprit de bataille. J'étais muette et gênée. 

Elle attendait, comme on lui appris à faire dans son module de psycho de l'entretien. Attendre la fin avant de dire son inquiétude, l'air de rien. Tu donnes tes cartes très chères à tous ceux qui n'en ont pas. Tu as fomenté avec ta troupe le projet de t'enfuir de l'école par la forêt interdite (un champ de 200m 2 , trois arbres), et d'y construire un château pour L., la petite fille du foyer. Elle a dit émotivité, elle a dit sacrifice, elle a dit "se faire avoir". Elle a dit sentencieusement "principe de réalité".

J'écoutais déjà plus, bêtement rassurée que tu fasses juste, juste semblant de te fondre. 

(haaaaa-souvenirs - et hahaha aussi) 

Jetée d'encre

 

Ca te manquait , je pense, de jeter quelque chose par terre, et de jeter des horreurs en l'air. Ca te manquait, je suppose, de haïr quelqu'un, de le rendre responsable de tout.

Il te manquait les millions de coup de fil où l'anecdote deviendrait bientôt un délire terrifiant, où tu tiendrais le premier rôle, celui de celle qui savait tout depuis le début, et qui a dévoilé "le complot".
Je ne t'ai pas croisée depuis un an. J'oscille entre une paix fragile, et une abominable angoisse.
Je les vois jetés dehors dans le petit matin déjà caniculaire. Les valises à leurs pieds. La petite main et le regard si grave. "What's happening, mum ?" "Nothing new."
Dehors.

Et toi qui gémis qu'on t'a abandonnée.

Ca te manquait, c'est ainsi que tu "fonctionnes", je devrais tout te pardonner puisque je connais les rouages.Il y a une explication, toujours. De vraies raisons, des scientifiques excuses, des preuves médicales. Une posture à adopter, faire comme d'habitude, laisser glisser.

Ca ne m'apaise en rien. 

Je te dois la méfiance devant toutes les amours qu'on me dit, je te dois de ne croire en personne, et de vouloir tout. Je te dois de comprendre en un seul mouvement, tout ce qui est perverti chez l' autre dans son attente, dans sa douleur, dans sa demande. Et je voudrais ne rien savoir, moi. Je voudrais l'illusion, je voudrais la confiance. Je te dois, sans nul doute, la perte d'un lien que je croyais indestructible, à toute épreuve, un lien de sang. Je te dois ce manque abominable, tout le temps, et rien qui ne le comble; car je ne sais pas ce que j'attends, je n'ai pas de mesure, je n'ai pas l'étalon.

Je te dois de penser, parfois, et ça me fait tanguer, que tu as peut-être raison, qu'il serait bon de couler, avec toi, dans le Kretschmer, pour te rejoindre, t'atteindre enfin.

Je te dois de connaître l'intenable, et de m'y tenir bien.

 

 


 
 
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*Exclusif*

Elle arrive à l’heure, vêtue tout simplement, et en marchant normalement, et c’est vrai qu’à la voir, si pareille aux semblables qui sont les mêmes que tout le monde, on imaginerait mal  que cette femme pèse 2 000 000 de disques de platine 44 kilos.
Elle secoue sa longue chevelure brune teintée de brun aux reflets bruns où brillent quelques mèches brunes,   et vous sourit, s’excuse d’être fatiguée « C’est le jet lag, je suppose… Je reviens de Leclerc «

-    Votre dernier album composé de quatre morceaux et qui dure quatre minutes est dans les bacs depuis une semaine et il est déjà premier des ventes en Europe et troisième dan en Amazonie.
-    Being Nothing but Making a lot of noise a été très bien accueilli, j’ai eu beaucoup de chance. J’ai rencontré Peter GAR, Alex AGE et Aldoux BAND, un mercredi après midi, par hasard sur l’île de Mac’Ké en Indonésie Supérieure. La rencontre fut totale, absolue. Nous sommes rentrés en studio à 12h25 et sortis à 14h02.  L’album s’est imposé de lui-même.
-    On  vous a reproché de manger à tous les râteliers et de n’avoir pas de vraie signature identitaire musicale dans votre démarche artistique.
-    Passer de la dance electro au blues, en empruntant les chemins de traverse de l‘acoustique et de la ballade 70’s, si c’est dire que j’n’ai pas d’identité, je trouve ça réducteur et parfaitement dégueulasse, et complètement con, et méchant, et violent comme critique, mais les gens peuvent penser ce qu’ils veulent, je suis une artiste, et ce que j’aime, moi c’est produi…composer. Le public ne se trompe pas lui. Il entend diversité là où les salopards de critiques que je hais voient superficialité. Mais bon peu importe. Je n’aime pas polémiquer, tout le monde le sait.

-    C’est vous qui avez écrit toutes les paroles ?
-    Oui…Ce fut un moment douloureux.  Enfin, difficile, comme un accouchement mais par la tête, en fait. Dans Where are you livin’ now, c’est l’histoire d’une fille qui demande à son ex-compagnon où il vit maintenant, et elle fait semblant de s’en foutre, enfin je veux dire c’est universel, quoi. Mais bon, on sent bien vers la fin, que toute cette rage ce n’est que pour masquer un terrible émoi…
-    Autobiographique ?
-    Disons que c’est un double mouvement entre l’indifférence apparente et la demande non dite un peu comme Tristan et Juliette, ou un percepteur d’impôts et un Monégasque, tu vois.…Je ne veux pas répondre à cette question. On a déjà dit tellement de bêtises sur ma rupture avec DDL, qui m’a fait souffrir, bien sûr. Mais moins que la souffrance de Matt Dillon quand je l’ai quitté. Les gens racontent n’importe quoi…Alors comment dire ? Oui c’est autobiographique, mais en fait ça ne regarde que moi et DDL et Matt Dillon , et Brad Pitt. Peut-être un peu Elvins Perkins aussi, mais bon les gens s’en foutent de ça…
-    Now It’s the End renoue avec la mélodie à la Elton John, story teller, et mélodie d’une tristesse  infinie , non ?
-    En fait j’ai davantage pensé à Bob Seger et à Kinishao. C’est un moment d’émotion pure pour moi que de chanter ça. Avec ce piano déchirant. Alors les faussetés dans les aigus sont voulues, c’était pour montrer la cassure, comme la mer qui vient sucer le sable blanc, indéfiniment, en boucle, pour toujours dans l’éternité.

Elle aspire sur sa cigarette roulée légèrement conique aux effluves épicés. Son regard se perd un instant, puis elle se reprend. Boit son eau plate comme on reprend sa respiration. Troublée ? Pensive ?  Quel mystère cache-t-elle ? Pourquoi ? Y a -t-il quelque chose qu'elle ne peut pas dire, qu'elle ne veut pas prononcer ? Elle s'ébroue comme un jeune chiot, mais avec moins de poils et la revoilà parmi nous...

-    Et les autres titres ? Pouvez-vous en parler ?
-    Avec plaisir, pour une fois qu’on me parle de mon travail et qu’on me ne demande pas si j’ai une relation saphique avec Yaël Hooker ou Alméria Johnson, je vous avoue que je tiens à en profiter !!!Dans I got the blues, j’avais un texte de douze pages que j’ai épuré, n’hésitant pas à raturer longuement, pour arriver à l’essence, la quintessence du message. I got the blues. Voilà. Tout est dit.
-    Vous faites aussi les chœurs sur votre album ? Comme Lenny Kravitz dans son premier album : manque de moyens ?
-     Ha non, c’est juste que j’avais beaucoup de mal à trouver quelqu’un qui porte mes paroles en voulant bien dire ce que moi je voulais, en fait. Le HanHan dans Where are you living Now signifie bien plus qu’une marque de tempo. Et ça, je voulais bien le montrer.
-    Donc, sur l’île de Mac Ké, vous n’étiez que vous quatre, vous, Gar, Age, et Band ?
-    Ha non ça ne va pas recommencer !! Il ne s’agit que de relation PROFESSIONNELLE. Lorsque Jipes compose avec ces mêmes musiciens, personne ne se demande s’il entretient des relations coupables avec eux. Il y a quelque chose de révoltant là-dedans. Parce que je suis une femme qui aime être nue parce que j'ai un déréglement hormonal qui fait que j'ai souvent chaud, et que ce sont des hommes célibataires, divinement bien foutus et d’une sensualité tranquille et sans chichis, tout de suite on voit le mal!!! C’est fou.
-    Sur le dernier titre, vous renouez avec la guitare acoustique.
-     Oui, en fait, je noue  plus exactement. J’ai eu un excellent professeur, Frédéric, qui m’a extrêmement bien conseillée et je sais enchaîner Lam et Sol sans problèmes maintenant. Je ne ménage pas mes efforts comme vous n’êtes pas sans savoir.
-    Votre voix est si particulière. Vous passez de la raucité Joplinienne* à l’enrhumement d’une Laura Veirs en passant par la doucité de Van Halen, comment diable faîtes- vous ?
-    J’ai un secret, mais puis -je le divulguer ici ? Une chose est certaine, je ne trafique pas ma voix comme Cat Power ou PJ Harvey moi, mais bon en fait voilà, je m’enregistre le matin au réveil et quand j’ai une angine, ou bien je bois du Tabasco comme Coco Robichaux ou N°M.
-    Que dire avant de nous quitter ?
-    Eh bien , le plus dur quand on fait un album sur Mac Ké, avec Gar, Age, Band, c’est de ne pas rigoler.




c27e0c62f5fdc8130f0b2f8c27939cc4.jpg Being Nothing But Making a Lot Of NOise
En écoute ici:

 

 

 

 

 

 

*(hahaha je m’en fous les coms sont fermés !)

Etc...

ECRIRE

C'est un regret de gosse à l'étroit dans une déjà trop grande existence, où la réalité a  eu le temps de faire tous ses numéros. Il fallait inventer quelque chose pour se défendre. Sans message, sans souci de rien d'autre qu'entrevoir ce qui m'échappe.  Ce que je maîtrise ne m'intéresse pas.
Ne pas dire, juste parler. Ne me donne pas l'importance que je n'ai pas, ne me donne pas l'importance dont je ne veux pas.

AIMER

De ta seule présence, tu as envahi toute mon intelligence. C'est bien connu que ça rend con. Je n'ai rien voulu  cerner. Et c'est moi l'encerclée. Je me suis bagarrée, et oui, c'était ridicule, pour mieux comprendre. Il me semblait que les autres savaient tellement mieux que moi. Et je me fiche aujourd'hui éperdument de toutes les réponses. Je voudrais retrouver la fascination de l'ignorance. Je voudrais tellement.


MARCHER

Une heure que je marche au hasard dans la géologie d'une montagne à laquelle je ne comprends rien. Je transgresse en conscience les règles de sécurité. Je n'ai signalé mon départ à personne. J'ai besoin de cet affranchissement.  Je n'ai plus peur qu'on m'oublie. En fait, cela m'arrange (derrière chaque peur , un désir) Pas de comptes à rendre. Laisser une trace, c'est en devenir aussitôt l'otage.
Alors, non, pas d'escorte mentale.
C'est déjà tellement peuplé là-dedans.

LE RESTE

Je n'ai pas osé croire à la réalité de notre rencontre. J'ai des excuses, il fallait que j'y croie pour deux.
Je n'ai pas osé croire à ma chance de toi.
Tant pis pour ça.

Pensée

J’ai pensé à toi. J’ai senti un parfum d’ambre et de poudre de riz. Une rose? Il paraît qu’il est très célèbre, dans le monde entier, le plus vendu au monde.  Je ne connaissais pas. Tant de femmes qui sentent la même odeur ? Je croyais que l’odeur la plus fréquente, la plus célèbre, c’était celle de la sueur, celle de la fatigue, celle des usines,  des rizières, des files d’attente pour du lait, du pain, dans des pays écrasés de soleil, dans des maisons de carton construites sur un tas d’immondices.
J’ai pensé à toi. Il y avait quelque chose comme du poivre quand le parfum a fondu dans ma peau, un peu de sucre aussi. Dis- moi, que veut dire exactement "capiteux" ?…Etymologie, s’il te plaît? Dis-moi, qu’est ce que c’est que le calme? Crois-tu que mon seul regard suffise pour me détourner de moi ?
J’ai pensé à toi. J’aurais voulu te dire ces choses, te demander.

J’ai rêvé de toi. Nous étions en cavale. Tu courais bien plus vite que moi. Moi, j’étais paralysée. Tu me disais Presse le pas. Je t’ai rétorqué que ce n’était qu’un rêve. Ensuite, je ne me souviens pas.

Je n’irai plus au cours de guitare. Le prof est trop beau. Je perdrais tous mes maigres moyens. Entendons-nous bien, enfin toi, tu sais… Ce n’est pas sa beauté qui m’impressionne. J’ai connu pire. C’est mon absence de facilité, en comparaison. J’ai toujours appris si vite, me suis toujours arrêtée aux capacités, n’ai jamais creusé la compétence, tellement l’effort me paraît toujours gâcher le plaisir, la grâce et la gratuité. Comme en amour, tu sais. C’est son sourire gentil et charmeur quand je me trompe, c’est quand il me dit tu, c’est quand il me prête un disque. Ne te moque pas, mais je voudrais un vieux monsieur ringard qui me tape sur les doigts quand je plante mon arpège, une dame séche qui sentirait le chat et qui voterait à droite, quelque chose comme ça. Il me faut ça. Je veux aimer les choses sans plus jamais aimer les gens. Il paraît que ça s’apprend. Je pense à toi.

Additif

+
Voilà, tu ébiselles ton coeur jusqu'à l'arête, plus dur qu'on os. Adieu la police intérieure qui fait trembler. Nique la police, même ! Tu tournes la tête quand ça t'intéresse plus, tu dis que t'es pas d'accord, effectivement, mais que ton avis T'importe peu, et que ça te saoûle quand on te le demande.  Tu dis que c'est pas la peine les salamalecs, qu'on est là pour la même chose, se frotter le ventre pour oublier, se monter dessus pour se rappeler à l'inhumanité de toute relation humaine. Autant prendre de l'avance. C'est tout. Un point c'est marre. Et non merci, je ne converse pas. Tu prends bien soin de te glacer le corps, d'oublier que ton coeur c'est du nylon, qu'il brûle en deux minutes, oublier que tu pleures devant un petit âne gris sous la pluie, quand il plonge ses oreilles en pathétique parapluie, oublier que tu lis Eluard en cachette, oublier qu'un homme qui ne sait pas quoi dire, ça te retourne la peau. Tu tournes la tête quand le baiser prend des faux airs de tendresse. On pourra pas te dire que tu n'as pas pris toutes les précautions. Tu dis ciao bonsoir non merci j'ai à faire, comme pour te venger de tout le mal que lui ne t'a pas fait, comme pour le venger de tout le mal que tu pourrais lui faire. Et quand tu te regardes soulagée d'être enfin à l'image de la désincarnation que tu te souhaites, pire qu'un blog houellebecquien, plus glacée qu'une pauvre petite fille riche cocaïnowomane amère et désenchantée, pleine d'angles bien aigüs, la répartie cinglante comme la baffe que tu crains qu'on te mette, on te balance:
"Tu es la plus émouvante des femmes que j'ai jamais connues"
 C'est foutu. C'est foutu. C'est foutu.

+


Alors je ne suis pas jalouse, jamais. On me l'a bien souvent reprochée. Mais tu veux que je te dise ? Bas les masques à la fin. C'est pas de la hauteur d'âme. C'est juste que je pense au fond, avec mon  égo malade hypertrophié, mon bel égo de baleineau, que c'est toi qui te trompes si tu en aimes une autre. 
C'est juste que je pense au fond, avec ma dualité d'ego schizoïdé, que c'est bien tout ce que je mérite, que les pots aux roses, ça finit toujours pas se dévoiler.


+


Tous les pique nique, les ballades, les déjeuners sur l'herbe, les marguerites qu'on effeuille, les fous rires si on patauge dans une flaque en même temps, les mains dans les cheveux, et ta main sur ma taille, et chabada. Eh ben, je vais te dire, je ne me moque pas. Là oui, je suis jalouse , à en crever. Parce que moi, là dedans, j'ai l'impression d'être la doublure. Je veux bien faire les gestes mais bon, de loin si vraiment y a besoin, si l'actrice principale fait une allergie au pollen, si je dois rendre service, quoi.

  C'est pas pour moi. Ca m'oppresse. J'ai pas eu de déjeuners sur l'herbe, de pique nique en famille, de courses folles dans les prés. Une main sur ma taille, je me demande toujours quand c'est qu'elle va me taillader. 

En fait, j'ai pas les pré-requis pour aimer.


 Quand on me parle de "grande tablée" pour l'anniversaire du petit cousin, avec les spécialités de tante Mathilde, ou de convalescence passée chez ses parents, j'ouvre la bouche pour en respirer un peu de cet air d'un dimanche banal et un peu déprimant, en famille.  Je voudrais bien me payer le luxe une fois de dire "Ha ouais, ça fait chier", mais bon, il n'y a que ce qu'on connait bien qui peut nous agacer.


+

 

Analogie

Je ne suis pas normale. C'est sûr. C'est tout fermé en bas, tout serré, pas fini pas commencé. J'ai rien, c'est cousu comme un ourlet. Elle dit mais non mais non. Elle rigole en mettant deux doigts devant sa dent pointue, pour la cacher. Elle rigole de moi. Elle rigole pour pas que je me doute qu'elle m'a ratée comme bébé, je crois. Elle lave ses culottes dans le lavabo de la salle de bains. C'est rouge l'eau, rouge coquelicot à la mousse. J'ai peur du sang. Je saigne tout le temps, en revenant de l'école, ça fait des gouttes de Petit Poucet sur le trottoir, ça fait des bulles sous mon nez, je saigne tout le temps quand elle crie dans la cuisine, et qu'y a personne avec elle, quand elle parle étranger au téléphone pour pas que je comprenne. ca coule "modérement", elle a dit au docteur. J'ai mes règles dans le nez. On me met dans une machine noire pour voir. Je vois les lignes de mon coeur, c'est le mien. Ca fait des frises moches.

 

Aujourd'hui, C, huit ans dans le cadre de notre exposé sur les fleurs et la peinture qui sera présenté à la MJC en juin, a apporté des Euchères. Elle a dit qu'on appelait ses fleurs aussi "le désespoir du peintre" et elle a fondu en larmes. Quand j'ai demandé plus tard quelques explications. Elle a répondu: "C'est à cause du mot, à cause du mot." La maman convoquée jeudi dernier ne s'est pas présentée. Sans suite.

 

J'ai le ventre trop maigre. J'ai vu le dessin d'intérieur des filles, c'est comme un garçon mais en creux. C'est pas des chairs comme moi. Un jour, un homme me perforera, il me trouera. Je serai "conforme". J'attends, j'attends ça.

ca saigne modérement la première fois. T'as encore mal, mais pourquoi ? T'es pas normale ou quoi ?

Un jour un bébé passera. Il me fera conforme.

 

Mme V : accouchement difficile. Absence de contractions, de dilatation du col. placenta praevia. Forte fièvre. Sans suite.

 

Ca saigne tout le temps, à contretemps. Modérement. C'est pas normal là dedans. Vous avez eu des chocs récemment ? Je suis née choquée, je crois,  coiffée ensanglantée.  Non, non madame, ne riez pas.

Un jour, je serai asséchée, fermée vidée cadenassée. Plus rien ne passera dedans. 

A défaut d'être conforme, une forme de con, enfin, en adéquation. 

  

Des trucs

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To die, to sleep;
To sleep: perchance to dream: ay, there's the rub.

C'est celle-là que je déteste, dans l'univers de mon ordinaire névrotique, c'est cette panique desespérée à laquelle je n'associe aucune cause, aucun objet, c'est celle-là  que je déteste. Cette détestation du monde, quand je m'enferme dans mon bureau; et je ne sais pas si j'ai peur des autres, ou si je les hais et que c'est ma haine qui me fait peur.

Bien sûr, je suis la première affligée de me poser autant de questions à propos de pas grand chose: une neurasthénie, une vacuole banale, une tendance dépressive. Je suis la première consciente de l'indignité de ce chagrin insensé pour rien, et de ma terreur toujours que cela devienne définitif, que je m'enferme dedans pour toujours, que je ne sache plus jamais parler à personne. Je suis si accoutumée à me taire à moi-même. Mais se poser toutes ces questions, se demander pourquoi, et comment et à quelle heure, et le choc traumatique que j'aurais refoulé- le pire étant celui de naître- n'être au monde que pour ...et attendre la suite, eh bien tout ça, c'est continuer de fonctionner, d'ébaucher des solutions, un semblant efficace pour vivre.

Quand je me lève et que soudain, il suffit d'un pas parasite, d'une pensée qui trébuche et tout devient tellement difficile, et la peur d'éclater en sanglots devant tout le monde, devant les enfants, mes nerfs de vieille fille soudain, cette peur dans tout mon corps, ce tremblement dedans, et va savoir pourquoi, ce qui me fait le plus peur, cette mâchoire plombée.

J'attends de mieux en mieux que ça me passe et je n'en parle plus à personne. Ecrire sera toujours différent de dire. J'en sais quelque chose, j'ai écrit plus que j'ai parlé dans ma vie, il fallait bien que je me rattrappe.

J'attends, pour me trouver des raisons d'être si inconsolable, pour dessiner le monstre qui ira le mieux à mon angoisse de ventre, toujours à contre temps. J'attends de trouver cette illusion d'entrevoir le spectre, de légitimer ma peur, de me dépouiller de ma vieille peau, et de sortir enfin belle, neuve, nerveuse et gaie. J'attends ça comme on attend autre chose, parce que la plupart du temps, je crois que je n'attends rien. J'attends de m'allonger, j'attends ma séance du jeudi, j'attends le lacanien qui me parle d'Hamlet, d'Antigone quelquefois. 

Il ne demande jamais pourquoi, il ne dit pas de mots d'amour, il ne me promet rien, il ne joue pas, il ne s'intéresse ni au comment ni au pourquoi, il s'intéresse à ma personne, parce que moi, je m'intéresse pas.

Et ça marche quelquefois. 


 
  Heal-it takes time.

00:10 Publié dans Angor | Lien permanent | Envoyer cette note

J'ai écouté mon courage: il ne m'a rien dit.

*** 

(Pour cette main tendue, évidente, et tranquille, qui m'a émue.)

(Pour celle que j'ai croisée, et qui retenait ses larmes, pour celles que je connais pas et qui retiennent les leurs, pour leur courage que je n'ai pas.) 

***

 

Tu t'es assis là et tu as attendu, tu as sûrement du croiser les jambes, bien haut, ce geste qui te ressemblait pas, trop distingué, trop précieux. Attendre, ce que tu détestais, attendre qu'on te dise combien, où, et toute l'attente encore. Et les tuyaux enfoncés si loin dans ta gorge, se retenir de vomir, et les radios, et les scanner, les investigations. Et attendre attendre, finir par se souhaiter foutu pour plus avoir cet acide tout le temps, l'attente à l'estomac, ce faux espoir.
Et puis attendre encore, dans le tout petit vestiaire, et attendre l'épanchement, et attendre la pleurésie, tout ce liquide qui coulait dans les machines. Et ce souffle si court, et cette voix changée, ce murmure. Et puis attendre que les ravages de la chimiothérapie s'estompent, que les cheveux repoussent, qu'on te foute la paix. Attendre de voir tes frères autour de ton lit, ton petit fils qui tire sur tous ces fils. Quelques semaines de répit,
Attendre encore, un peu, et puis mourir tout seul, même pas un an après.

Je suis là, je sais que je devrais venir souvent. Trop. Ils me regardent, ils se disent dis donc elle est bien jeune elle pour être là si souvent. Même elle, hier elle m'a dit : Oui c'est sûr, c'est pas marrant. Ne vous tracassez pas. Je pense à ces poupées guatemaltèques, à qui les enfants confient leur tracas. Ils les glissent ensuite sous leur oreiller, pour des nuits apaisées. Mais moi, j'ai peur, j'ai peur à un point que tu peux même pas imaginer, et pourtant la peur c'est un organe chez moi. Je la sens battre comme un coeur, c'est tout le temps. Peur à vomir, parce qu'il le faut, c'est ma fidélité, et j'ai une maladie: l'hypermnésie. Et puis honte aussi, si tu savais comme j'ai honte d'avoir peur pour mes longs cheveux, mes jolis seins, ma petite misérable vie. Il faut attendre, se déshabiller, il faut...attendre, buste nu, et imaginer.
J'ai tellement peur, j'ai tellement honte que j'ai perdu la vue un moment, comme quand j'étais gosse avant les attaques de panique. Il est beau le docteur. Je tombe tout le temps sur le docteur beau, et jeune et doux. Je voudrais une femme, une mamie, une  qui connait le malheur de naître avec un utérus, et l'enfer des hormones dans les attributs secondaires de mes deux, une soeur, que je puisse pleurer un peu, grimacer, dire que j'ai mal au coeur. Mais là non, je dois faire la digne, la courageuse, et me faire malaxer, enduire, aplatir ponctionner et  expliquer l'histoire, me retenir de pleurer pendant qu'il regarde. Ha mais je le vois pas, je vois pas, ha ha... ha oui,  voilà...et le clic des mesures, attendre. Attendre.

Et  ce silence-là, comme un gouffre de possibles. J'aurai pas ce courage. Je ne l'aurai jamais.

 Non mais C'est rien, c'est rien, madame... allons allons...

Parce que tu vois j'ai pas pu m'empêcher de lui attraper la main.
J'ai pas pu m'empêcher de lui tenir la main.
Mais j'ai des excuses, j'avais tenu la main de personne. 
Les mains tendues, ça se regarde se tendre, ça se trouve beau, tendue, ça s'émeut de sa capacité à se tendre. Ca se donne jamais pour de vrai.


Les mains tendues, c'est de la diplomatie, la belle diplomatie qui ne protège que le diplomate, qui se croit empli d'empathie et qui pense juste à ne pas avoir mal, lui.

Je tiendrai plus jamais la main de personne. Jamais. Les mains tendues, ça ne m'a jamais touché que le cul.


Alors non non c'est rien, cette fois c'est rien. Faut revenir voilà, dans un an. Oui la génétique, c'est pas marrant. 
Vous devez rien. C'est pris en charge.

J'ai eu tellement peur, papa.
tellement honte d'avoir si peur pour moi.

 

Je  me suis assise là, les jambes croisées bien haut, comme il faut. Ca me ressemble pas. J'attends que ça s'écoule la peur, j'ai attendu un peu, et puis, c'était l'heure de repartir au bureau.

Malmignatte

Elle a mordu dans la chair, trois accrocs sur la peau. Je n'ai rien vu venir. On peut jouer les grands intuitifs, les sixième sens, les grands sourciers autant que l'on voudra, on n'est jamais assez prudent, on ne peut pas deviner les réactions dans le placard, les araignées inflammatoires, on les voit jamais venir, les enflures.
Je touche de la pulpe du doigt (j'aime l'idée d'un fruit dans ma main- L'idée) ma bosse. Dans le miroir, en me contorsionnant, j'ai vu les trois marques, un mort aux vaches rétro-versé, la plaie. C'est sur la côte, et je devine à la fois mon squelette en même temps que je vois cette tache insolite, écarlate, ma boursouflure. J'ai dit à E. que j'allais devenir Spider Girl. Il était enchanté, ravi, et un peu inquiet de ma trouvaille. Je me sens plus proche de la fiancée de Frankenstein, en réalité. J'ai toujours préféré les visages abîmés, les fêlures, les cicatrices, aux masques de sauveteurs de l'humanité new yorkais. Les monstres qui s'assument, ça me convient.  Mais ça, je ne lui ai pas dit. Je ne raconte jamais ces trucs à personne, à part à mon blog.  Je ne raconte jamais rien, je parle de la pluie comme les autres. Je dis Ha non mais quand même, là c'est le mois de juin, holala, y a plus de saison.  Je le garde pour moi, combien je suis satisfaite de cette connivence du ciel.

J'ai dit ça pour rire. On en avait tous les deux besoin. On avait l'air fin, sous l'orage, sur le seuil de la maison; le ciel qui pleurait à notre place, toute cette flotte glacée sur nos cheveux, comme énervée que nous fassions obstacle. On avait l'air fin, à rire sous la pluie, d'une hypothétique chrysalide, d'une grotesque transformation en héroïne arachnéenne.

Je palpais la morsure à côté de mon cœur ; il éternuait, les tennis plein de boue.


Ensuite, j'ai avoué que c'était une blague, que non, je n'avais pas perdu les clefs, qu'on pouvait rentrer chez nous, que c'était juste pour rire, pour être touchés par la pluie. Il a dit oui c'est un peu marrant, et il a ajouté qu'il voulait des ravioli au parmesan.

 

 
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