d'un complexe dimensionnel à un autre
Mon père adorait la viande rouge et ne pouvait pas manger un plat réchauffé, même du jour. Il buvait beaucoup d'eau.
Mon père posait sa main sous son cou, bien a plat, pour dormir. Il se réveillait toujours très tôt.
Mon père parlait peu et se moquait beaucoup de lui. Il se regardait parfois dans la glace du couloir, et disait d'un air profond "Je suis beau, c'est incroyable comme je suis beau. Je suis tellement beau que j'ai envie de me crever un oeil."
Mon père avait une sorte de rhumatisme qui lui faisait les phalanges premières un peu gonflées. Il aimait jouer un peu d'argent au casino.
Mon père lisait Philip Roth et n'en parlait jamais. Quand j'ai lu Philip Roth, mon père était mort. J'ai fait connaissance avec mon homme de père.
Mon père ne se rappelait le prénom de personne. Il disait aux hommes François et aux femmes Françoise. La dernière fois, au Théâtre, une femme s'est jetée sur moi, "Depuis le temps, t'as pas bougé ! comment tu vas toi ?" j'ai dit bien bien bien, ça va bien ça fait plaisir dis donc. Je ne l'ai jamais vue, j'en suis sûre. C'est certain. Le concert commençait, j'ai dit salut Françoise.
J'ai vu pleurer mon père deux fois. Une fois lorsque son père est mort. Assis sur un fauteuil, il a poussé deux petits cris que je ne connaissais pas. C'était fini. L'autre fois, c'est quand on pensait que je. Il a dit non et des larmes ont coulé.
Mon père n'aimait pas beaucoup les animaux, il avait une sorte de dégoût pour les gens mous ou gros.
Mon père fumait deux paquets de cigarettes par jour, il allumait les cigarettes avec ses mégots. Il avait de mauvaises dents et des yeux en amande qui riaient. Mon père aimait bien changer de voiture.
Mon père faisait peur à ma soeur, quand elle était enfant. Mon père faisait très bien la sauce gribbiche. Mon père était très fier de l'agrégation de son fils. Mon père ne parlait jamais sérieusement. Mon père trouvait que la musique que j'écoutais était abominable. Mon père ne supportait pas les comédies romantiques et les films policiers français. Mon père fou de colère tapait sur ...ses cuisses. Mon père a fait la guerre d'Algérie et n'en parlait jamais. Mon père ne pouvait plus aller à l'école en 1943, parce qu'il était juif. Mon père avait toujours l'air paumé dans les fêtes religieuses, le teffilim et la kippa sur lui, on aurait un peu dit Halloween. Mon père prenait toujours le temps de vous serrer un peu le bras après vous avoir fait la bise. Mon père croyait beaucoup aux liens du sang. Mon père est mort tout seul dans un hôpital. Je suis le dernier visage qu'il ait vu penché sur lui. Il a souri, de son air un peu lassé, celui qu'il avait quand on l'emmerdait.
Comme toi, exactement, il ne portait de jugement sur personne et avait un beau sourire d'ironie quand on portait un jugement sur lui. Les gens qui commencent leur phrase par "je connais ton ..." "oui, mais toi tu..." "je sais que tu ..." me font toujours rire, moi aussi. Quant au fait qu'effectivement, il est assez rare que je porte un jugement sur les autres, je soupçonne mon père de ne l'avoir jamais fait, pour la même raison que moi: Je m'en fous complètement. C'est peut être là le secret tordu et un brin honteux de ceux qu'on admire pour leur si belle et digne tolérance.
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Je suis une artiste
Pour casser définitivement le mythe:
-Oui, je fais des collages: celui-ci est censé représenter le poids de la féminité. La féminité c'est super chiant, je veux dire, parce qu' il faut faire pousser des fleurs et trouver merveilleux d'améliorer sa daube, ne pas conduire de grosses voitures, et faire oh oui c'est trop bon d'être ta chose continue continue.. quand on a envie de dormir. C'est très chiant, parce que tu peux pas dire que t'as envie de baiser avec plein de monde SAUF si tu portes un porte jarretelles qui gratte, et que tu ne dois jamais faire rire plus que ton mec. Sinon, il bande plus.
(J'ai eu une note honorable, mais je pense que c'est parce que je paie ma formation. Ou que la correctrice est fan de B.Groult.)
-Oui, la musique m'est un cri qui vient du Ministère de l'Intérieur : et "je chante du soir au matin pour oublier les maux du monde parce que merde, c'est trop dur, les maux dans le monde" (op cit. F. Pagny.)
J'aimerais pouvoir dire que c'est pas moi qui joue de la guitare (six mois d'entraînement), mais c'est moi. Et c'est drôle que pour ceux qui comprennent l'anglais. (Mes voisins ne comprennent pas l'anglais)
- Oui je suis une poète, ceci est mon premier poème (j'avais douze ans)
"J'ai le mal de vivre,
j'ai le mal de vivre
mais ce qui me fait vraiment flipper
C'est le mal que j'aurai
quand il faudra crever."
Voilà, désormais vous savez toute la vérité: Le blog, c'est pas la vérité.
(On vous ment, pauvres crédules.)
Ghost Day
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Au commencement
Adam Pisher* était né de père inconnu et sa mère avait bien du mal à se souvenir de quand, comment et avec qui il avait été conçu. Sans doute à cause de la cocaïne. Quand elle se rendit compte qu'elle était enceinte, il était trop tard pour avorter, et puis peu à peu germa en même temps que le foetus, l'idée que ce devait être une fantastique aventure d'avoir un enfant. Sans doute à cause de l'herbe qui fait rire et parler avec les pigeons. Adam Pisher naquit avant terme et complètement anémié. Au bout de quelques semaines, sa mère trouva que c'était une aventure absolument insupportable que d'élever un enfant. Elle partit en Oklahoma -ou à Nevers, on n'a jamais bien su et Adam fut elevé par sa grand mère maternelle, une femme sourde et muette qui ne le regardait pas beaucoup malgré sa vue excellente. A l'âge de six ans et demi, Adam Pisher entendit parler du centre de gravité et pris de panique à l'idée que c'était à cause de lui qu'on pouvait se fracasser le crâne en se penchant innocemment par la fenêtre, il se dessina régulièrement une croix au feutre rouge au dessus du nombril. Lorsque la croix s'effaçait, il recommençait. Il ne se penchait jamais de toutes façons ce qui lui conféra une sorte de démarche guindée tout au long de sa courte vie. Vers l'âge de neuf ans, Adam Pisher fut terrifié à l'idée de perdre son nez. Sa grand-mère lui avait fait comprendre par une suite de gestes désordonnés que s'il continuait à se mettre le médius dans les narines, son nez finirait par tomber. Adam Pisher se mit en tête de porter régulièrement sa main en éventail devant son appendice nasal avec une petite danse des doigts, pour s'en souvenir, ce qui lui conféra un air absolument autiste. Ce geste lui valut de se faire remarquer par la psychologue de son école qui tapota longuement son épaule quand elle aperçut le dessin de la famille d'Adam Pisher: Un ectoplasme avec deux yeux jaunes pour maman et un têtard atrophié en guise de père. Adam Pisher n'était pas physionomiste. "Mais où sont les bras ?" demanda la psychologue . Adam Pisher passa sa petite main maigre devant son nez sur un rythme de bossa chaloupée et ne répondit rien.
Quelques semaines plus tard, Adam Pisher atterrit dans un centre spécialisé en internat après un signalement en urgence auquel sa grand-mère ne comprit rien. Il partageait sa chambre avec quatre garçons un peu plus jeunes dont la principale activité consistait à balancer gentiment le buste d'avant en arrière, à pousser des cris perçants, ou à dormir. Adam Pisher passa sept années de sa vie dans cet établissement et il rencontra une psychiatre une fois. Il lui dit qu'il aimait beaucoup les chiens et comme elle semblait ne pas comprendre, il aboya longuement, à quatre pattes devant elle. Elle ne sembla pas très étonnée, et dit oui ouiiiii , mais elle ne lui ramena jamais de chien. Il aurait bien aimer posséder un petit chien, Adam Pisher. Ainsi passèrent sept années ou Adam Pisher partagea ses repas avec les quatre balanciers et regardait par la fenêtre , se coloriait une crois près de l'ombilic et dansait de la main devant son nez.
A seize ans, il put sortir et devint garçon de ferme. Il devait nourrir les poules, nettoyer la grange, et couper du bois. Il ne se plaignait pas. Il y avait un chien à la ferme, un grand chien jaune complètement paralysé de l'arrière train.
Plus tard, Adam Pisher rencontra une petite chienne marrante avec des yeux doux de petit âne. Il en tomba amoureux. Les gens commencèrent à le trouver complètement dingo, et à le dire. Mais lui, il continua de se peindre le ventre et de se gratter le nez, de nourrir les poules et de couper du bois contre un lit dans la grange et une mauvaise soupe. Sa mère le retrouva en revenant de l'Oklahoma - ou de Nevers (?) . Elle dit Oh mon dieu oh mon dieu et elle lui demanda comment s'appelait son petit chien, histoire de dire quelque chose. Elle repartit aussi sec, car Adam lui faisait un peu peur. Adam joua un peu avec sa chienne et se demanda comment la nommer. Il choisit Eve parce qu'il se rappelait vaguement d'un passage de la Genèse lu par une soeur bénévole au Centre Spécialisé. Il lui dessina une croix rouge sur son ventre doux là où les poils étaient clairsemés. Il lui dit "Voilà. Adam et Eve c'est toi et moi. On est faits tous deux pour vivre ensemble" .
Il vit tout ce qu'il avait fait et voici, cela était très bon.
Ma tête tourne autour de mon doigt mais la terre est bleue comme une orange, alors ça va.
... Alors c'est ça, cette toute petite chose, ce soupir dans la partition, cette punaise sur la mappemonde, c'est ça : un étron dans l'espace. Des chagrins étirés empilés surmontés, des deuils interminables insoutenables ignobles, des désillusions titanesques mais surtout ridicules, et puis des joies courtes et profondes. Baisser la garde, sourire presque, mais du cortex, avec le temps, à ne plus croire à la moindre promesse, et se désoler gentiment - surtout pour celui qui les profère. Le pauvre, le naïf, l' ignorant. Ca n'a aucun sens et ça tourne en rond, en boucle, en eau de boudin. Aucun. C'est à se demander pourquoi j'ai si peur de la mort, à la fin, ou plutôt je comprends mieux, c'est sûrement pour me convaincre, à grands coups de phobies, de la valeur de la vie. Je comprends mieux pourquoi je m'épilais le coeur , j'ôtais la culotte de mon âme, je les comprends mieux mes petits trépignements: il faut bien que jeune ânesse se passe. Non, mais c'est scandaleux de tant se faire chier alors qu'on se voyait casquée , défoncée, spteppenwolfée, born to be superwild, en fait. C'est carrément se moquer du monde de se retrouver à la caisse de Leclerc, après tant de rêves d'absolu, en train de dire non non pas d'haribo ça file des caries.
Je veux dire, je suis dans la daube jusqu'au cou, moi, parce que : comment je vais supporter ? La nature qui se réveille, s'endort, le soleil qui se couche et puis paf tiens le revoilà, OOooooh, le gland qui pousse- O miracle de la life- les écureuils, la pierre et le chèvrefeuille, les rires clairs, mais-les-dents-pointues, les vergers enchantés sur les collines de mon enfance en HLM, les jupes qui tournent candidement-mon-oeil, les yeux baissés devant un homme pour qu'il pense que je suis qu'il y est, les cuillers qui tournent amoureusement le ragoût, ça me fait au mieux rigoler, si je suis sous influence zubrowskienne, mais la vérité c'est que ça me procure autant d'émotions et de plénitude qu'un album d'Amel Bent. Autant dire que je n'y entends rien. Comment je vais faire maintenant que je sais en conscience que la vie n'a aucun sens ? COMMENT ? C'était finalement bien plus simple d'imaginer que de sens il y en avait un, mais que c'était moi, la stupide, qui ne le trouvais pas. Comment faire ? "Vivre" il dit l'autre. Pfff, commentateur de blog, va ! "Présent éternel" il dit mon copain, mais je suis pas douée en conjugaison , encore moins en éternité. "Dieu" me souffle soeur machin-chose. Dieu, je voudrais bien mais Il ne peut point. Alors quoi ? Ben je vais continuer à faire comme d'habitude. Rien.
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Et sans rapport aucun (je vois pas pourquoi, moi, je devrais faire du sens ou des liens, puisque si on a bien suivi, on a donc compris qu'il n'y en a aucun. (sauf si tu es lacanien)
Vases Communicants
" …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants. Aujourd’hui, Frédérique Martin et Désordonnée s’invitent réciproquement."
Texte de Frédérique Martin :
Voyager en train
Trois heures de rail et un concile de vieux. Pour être précise, deux femmes et un homme, chauve et ventru débattent sur les banquettes, juste devant mon siège. Ils mâchonnent des pains au lait, ils pètent un peu, ils se curent le dentier - la routine. Au bout d'une heure, nous savons tout sur cette pauvre Jacqueline qui a été cambriolée pendant ses vacances, mais à qui on n'a pas pris grand-chose à part ses bijoux et sa voiture. Ah, nous voilà rassurés ! Deux ou trois d'entre nous tendent l'oreille dans l'espoir de recueillir une adresse et la liste des biens qui restent encore à la bienheureuse.
Des cambrioleurs très bien, donc, minutieux et courtois. Qu'ils en soient remerciés. Grâce à eux, Jacqueline connaît l'épure des mains nues et des cous fripés qui s'assument. Dans un élan de simplicité, elle a même repris le goût de la marche. Tout cela sans traumatisme, son amie en est certaine, elle insiste sur ce point, car rien chez elle n'a été chamboulé.
Amis voleurs, mon conseil du jour, profitez c'est offert par la maison (mais aurai-je assez de bande passante pour tous vous recevoir ?) : Servez-vous sans vergogne, mais soyez aimables ! Que le Dieu Mandrin vous guide dans vos déambulations nocturnes et il vous sera beaucoup pardonné. Surtout que de nos jours, on ne pend plus.
Durant les deux heures restantes, nous suivrons avec intérêt les détails du fonctionnement de la poste de Saint Génies, très différente de celle de Pont-Aven. Prés de moi, un costume cravate anthracite flanqué d'élégantes montures rouges - un peu de fantaisie, que diable ! - claque ostensiblement sa montre bracelet. Devant mon manque évident d'enthousiasme, il sort les grands moyens. Son iphone d'abord, qu'il consulte debout d'un air pénétré, puis son ordinateur portable qu'il installe sur la tablette, en plissant les yeux dans un effort de concentration. Comme je ne dévisse pas d'un recueil de poèmes, il range tous ses jouets de colère et part bouder au téléphone dans le couloir. Je lui prêterais volontiers feuilles et stylos, mais sait-il comment on s'en sert ?
Dans mon dos, petite chérie appelle sa mère. Pour que nous profitions, nous aussi, de la douce voix maternelle, elle branche son haut parleur : « Allô, maman ? T'es là ?... T'es là maman ? Allô, allô (soupir) maman ? ». Je me retiens car me vient l'envie pressante de lui répondre, sur l'air des mères qu'on exaspère parfois : « Oui, ma chérie, qu'est qu'il y a ? ».
Pour prendre le relais, un gamin tient tête à la sienne et prétend mieux comprendre les annonces Sncf qu'elle :
- Il a dit qu'on passait à Narbonne et ensuite à Sète.
- Non mon chéri, c'est l'inverse.
- Il a dit Narbonne. Et puis Sète.
- Je t'assure que tu te trompes.
- Non.
- Si.
- Il a dit...il a dit...il a dit...
Cette fois-ci j'interviens, la démangeaison est trop forte :
- Il a dit qu'à Narbonne on devait sortir tous les enfants.
Riez, c'est ma tournée.
C'est ça voyager - prendre des nouvelles de Jacqueline, donner un coup de main aux autres génitrices en difficulté, puis à Toulouse, poser sa valise sur le quai et tout à coup, se sentir mise en joue par des Mandrins assermentés :

Ligne de vie et Arf
Anna de Sandre et Tor-ups
Zoé Lucider et Sophie K
Tiers libre et la vie dangereuse
A Chat perché et Mahigan Lepage
C’était demain et Petite racine
Les lignes du monde et Paumée
36 poses et Arnaud Maisetti
Baptiste Coulmon et Scriptopolis
Elise Lamiscarre et Pierre Ménard
Martine Sonnet et Anne Savelli
- Des souvenirs qui tombent-
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Come soon I may die
"Et puis"... c'est la fatigue, la lassitude, l'anxiété de l'imminence du pire, qui est pourtant déjà arrivé, va savoir, je sais pas ce que c'est, cette envie de piétiner le bitume en secouant la tête, comme la rock star que je suis pas, comme le vieux barbu déjanté qui squatte à la gare, qui a depuis longtemps largué toutes les amarres, qui vit là, seul, en colère et paumé, aviné, déglingué. Ce besoin de crier éraillé de hurler j'en ai assez. J'aimerais renier quelque chose, mais je trouve pas ce que c'est. No I can't trust Him.
Pourtant, on m'a déjà reniée. On croit que c'est rien, tu sais, on croit que c'est du cinéma, la déchirure que ça fait. J'ai cette tendance à toujours minimiser le mal qu'on me fait. Je me dis , comme ça, c'est du passé, j'en ai rien à cirer. Et je suis convaincue, sur le moment , que c'est vrai. C'est le retour du refoulé, la croix portée, l'héritage de la juiveté ? Mais c'est une putain de réalité. Je souris beaucoup, je ris souvent. Je fais pas du tout mes cinq mille ans. Mais j'ai le coeur voûté, j'ai le désir caduc, j'ai la volonté délabrée. No I can't trust Him.
Oh mes secrets pourris, ma honte naine, mes palpitations cérébrales, ma façon de surréagir aux vissicitudes banales: un pantin halluciné. Mais merde, Rendez moi forte, Rendez-moi courageuse, Rendez-moi complète ! Je suis fatiguée.
You Look Great When I'm Fucked Up
1979. C'est un grand lycée du centre de la France, une région plate, où les hivers sont froids. Il y a un repas au Réfectoire le samedi. A. a dix sept ans. Il déteste les repas de la cantine. Il déteste la queue qu'on doit faire, toujours quelqu'un pour pousser, et lui, il se connait, il ne pourra jamais en rire, jouer le jeu, pousser à son tour dans des grands cris acnéïques, entre la fureur et le fou rire. Alors, il se met au bout de la queue, pas pressé. Il n'aime pas ce lycée. A dire vrai, il n'aime pas grand-chose. Il lui semble toujours que sa place est mal définie. Il aurait rêvé de quitter ce lycée au plus vite, parce que son père y est professeur. Un professeur respecté, sévère mais juste qu'ils disent. Personne ne sait combien c'est difficile de vivre avec son père. Son mutisme, sa violence parfois, cette morale quasi luthérienne qui épuise tout le monde à la maison, et personne qui ne dit rien. Des principes, dit-il. Mais voilà, A. , bien que doué d'une intelligence légèrement supérieure à la moyenne n'a pas de bons résultats. Il écrit très mal, il ne supporte pas l'autorité, il n'écoute pas grand chose. Il a redoublé deux fois. Il dessine, tout le temps, et il place ses deux mains en carré sur son visage. Il cadre, dit-il. Son père a toujours refusé de lui offrir un appareil photo. Un luxe inutile , selon lui. Si encore il obtenait de bons résultats, mais même pas. Ses soeurs et son frère, plus âgés que lui sont de ces élèves brillants, discrets, qui ne posent aucun problème puisqu'ils supportent les siens. A. est sans conteste le plus séduisant de tous, le plus créatif, mais il fait figure de vilain petit canard. Vilain petit canard un peu caractériel, pour couronner le tout; qui a brûlé les rideaux de la cuisine à cinq ans parce qu'on voulait le forcer à aller dormir. Par exemple. Il fait la queue, bien loin des autres lycéens. Son frère est loin devant. Ses amis, il n'en a guère au lycée, quelques uns au bar de la place, avec qui il boit, uniquement pour se saoûler, sinon ça ne représente aucun intérêt pour lui. Et il y a le surveillant général, Mr T, un homme qui terrorise les éléves. On le sent toujours sur le fil du rasoir, prêt à se rompre, les nerfs malades. Il l'appelle, il hurle le nom d' Alain (oui, ça me fatigue de faire des intiales, à un moment). Il lui dit d'aller dans la queue avec les autres. Alain obtempère. Et là, on le pousse. Ce jeu idiot, toujours. Il se retourne, pousse aussi, mouvement dans la foule compacte, protestations. Le Surveillant général hurle "Et ne poussez pas !"
Alain fait demi tour. Il a décidé de renter chez lui. Tant pis pour le repas. En deux minutes, il a vécu quasiment toutes ces années de lycée, tout ce qu'il y déteste, cette autorité dont on ne comprend jamais les tenants, n'aboutissant à rien. Et cette stupidité des condisciples. Mais le Surveillant Général ne l'entend pas ainsi. Il se met à courir derrière Alain, l'attrape par les cheveux et le soulève. Le secoue. Le voilà dix centimètres au-dessus du sol. Ca n'a aucun sens, aucun. C'est exactement ce que se dit Alain en se dégageant brusquement, il lève sa jambe pliée très haut, un reflexe, et il la déplie dans l'estomac du Surveillant Général qui pousse un cri étouffé et s'écroule par terre. Stupide. Un silence de mort a envahi la cour du lycée. Alain a déja le dos tourné, indifférent, il retourne chez lui. Mais le Surveillant Général se relève, furieux, l'empoigne et l'entraîne plus loin, le colle contre le mur, la main à la gorge, le poing brandi. "Demande pardon" hurle -t-il, complètement hors de ses gonds. Le câble est rompu. Ce n'est pas par orgueuil qu'Alain répond "Jamais" en crachant. C'est juste qu'il trouve que ça n'a aucun sens. Le Surveillant Général le flanque par terre, le pied sur le ventre, il hurle "Demande pardon" et sa voix se casse dans un aigu ridicule. Quelques rires fusent dans le rang des demi-pensionnaires. C'est un pion qui arrive, attrape le Surveillant Général aux épaules en disant "ça va comme ça va comme ça ça va comme ça". Et il entraîne Alain vers le Réfectoire.
Et Alain rejoint le rang, il déjeunera à la cantine, mais il ne demandera pas pardon. Il lui semble que cela va au-delà de perdre la face, c'est tenter de rester en place, un peu. Il s'est placé seul à une table, il ne mange pas. Son frère aîné plus loin, assis parmi ses camarades, le regarde quelques fois de loin. Il voudrait que ce repas finisse vite. Il sait déjà que cela va faire des tas d'histoires, à la maison. Son père, le lycée...Le refectoire est à nouveau plein de bruits, voix, rires, assiettes entrechoquées.
Le Surveillant Général regarde Alain qui ne tremble pas, Alain qui a l'air de ne vouloir qu'une chose, quitter cette table. Il se met à crier, assez fort "Alors, on ne fait plus son mariole, hein..." Un rire qui sonne faux. Alain se lève, le couteau de cantine dans la main. Un petit James Dean du Nord de la France qui fait passer le couteau d'une main à l'autre. Quelque chose lui semble devenir urgent. Le planter dans le ventre de cet homme. Par exemple. Le Surveillant Général comprend immédiatement son erreur. C'est le frère d'Alain qui se lève et qui crie "Appelez mon père, appelez mon père". Il doit manger dans la salle des profs. Mais ce samedi là, Mr le Père d'Alain est rentré déjeuner chez lui. Le Surveillant Général murmure, affolé "Rassieds-toi."
Alain jette le couteau à terre, il se rue dehors. Son frère le rejoint. Il lui parle, cherche à comprendre mais Alain ne sort pas de son silence.
C'est le lendemain qu'Alain jette à son père à la fin d'un repas austère et tendu comme les autres: "On va te parler de moi au lycée, lundi". Le père n'en demande pas plus. Habitué.
Ce qui s'est dit au lycée, personne ne l'a jamais su. Alain n'a jamais même cherché à le savoir. C'est du moins ce qu'il m'a raconté. Son père ne lui en a jamais reparlé. Depuis ce jour, le Surveillant Général, chaque fois qu'il croisait Alain dans les couloirs insistait pour lui serrer la main, plaisantait avec lui "d'homme à homme", faisait mine de ne pas voir le dégoût dans tous les yeux. A la fin de cette année-là, quelques mois plus tard, Alain fut accepté dans une école de Photo, un internat, en Touraine. Cette année-là, son père avait accepté de payer les frais d'inscription.
Vases Communiquants
«(...) pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites (...)».
François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée des Vases Communiquants. Frédérique Martin a eu la gentillesse de m'inviter pour Octobre, Emelka pour ce mois ci.
A la dame femme de mes pensées / Toujours je pense.
Destination du jour : mon dentiste. Il y a plus excitant, quoique c’était assez exotique et que ça avait le goût de citron. J’en suis ressortie les dents polies, et globalement j’ai été polie, aussi.
Pour situer : je pourrais aller à la clinique dentaire à quelques pas de chez moi. Mais non, non, non, je vais chez ce dentiste qui a son cabinet un peu plus loin : il suffit de faire une bonne demi-heure de train qui va tour à tour sortir de la ville, traverser des vignes, puis une forêt. Une fois descendu-e du train, il suffit de prendre à droite et traverser une rivière, longer à pieds la rue durant dix minutes - en rencontrant au passage deux boulangeries qui regorgent de tartes alléchantes et moult irrésistibles préparations maison (mais non, non, non, parce que destination dentiste) – et le cabinet c’est juste après. Juste après.
Mais donc, avant. Dans le train. Des habitudes dans mon sac et mes oreilles. Un livre, de Perec (sa Tentative me tentait bien et entre en résonnance avec mon regard et mon ouïe actuelle). Dans mes oreilles dégagées viennent s’engouffrer les conversations alentours. Une passagère s’échine à répondre « allo » à maintes reprises alors que son portable continue inlassablement de sonner ; et à l’incompréhension dans sa voix fait écho une presque-angoisse en moi : décroche, décroche. Fin de sonnerie. Je pense à elle.
Mes yeux glissent sur les lignes du bouquin : « Il pleut toujours. Je bois une gentiane de Salers ». Perec, mon digestif ferroviaire pour laisser couler les conversations flottantes qui s’engouffrent dans mes spirales auditives. Arrêt. Descente du train d’un passager amer. Redémarrage. Des enfants font des allers et retours dans le couloir du wagon. Je ferme mes yeux et le livre. Je reste sur mes rails. Je pense à elle.
La musique. J’ai omis de me préparer une playlist spéciale dentiste, alors les chansons qui s’étirent et déroulent mes pensées me conduisent invariablement à elle. Le rythme régulier qui glisse dans mon oreille interne s’ajuste comme un métronome à la vitesse de défilement des poteaux électriques devant mes yeux. Relâchement total, baisser les paupières, voir apparaître son image et être envahie de douceur. La musique à tonalités variables se glisse sous la porte de mon cœur. Elle connaît le chemin.
Avec elle, ça aurait du sens. Faut juste retrouver le sens… des proportions.





