- Des souvenirs qui tombent-

Come soon I may die


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"Et puis"... c'est la fatigue, la lassitude, l'anxiété de l'imminence du pire, qui est pourtant déjà arrivé, va savoir, je sais pas ce que c'est, cette envie de piétiner le bitume en secouant la tête, comme la rock star que je suis pas, comme le vieux barbu déjanté qui squatte à la gare, qui a depuis longtemps largué toutes les amarres, qui vit là, seul, en colère et paumé, aviné, déglingué. Ce besoin de crier éraillé de hurler j'en ai assez. J'aimerais renier quelque chose, mais je trouve pas ce que c'est.  No I can't trust Him.

Pourtant, on m'a déjà reniée. On croit que c'est rien, tu sais, on croit que c'est du cinéma, la déchirure que ça fait. J'ai cette tendance à toujours minimiser le mal qu'on me fait. Je me dis , comme ça, c'est du passé, j'en ai rien à cirer. Et je suis convaincue, sur le moment , que c'est vrai. C'est le retour du refoulé, la croix portée, l'héritage de la juiveté ? Mais c'est une putain de réalité. Je souris beaucoup, je ris souvent. Je fais pas du tout mes cinq mille  ans. Mais j'ai le coeur voûté,  j'ai le désir caduc, j'ai la volonté délabrée.  No I can't trust Him.

Oh mes secrets pourris, ma honte naine, mes palpitations cérébrales,  ma façon de surréagir aux vissicitudes banales: un pantin halluciné.  Mais merde, Rendez moi forte, Rendez-moi courageuse, Rendez-moi complète ! Je suis fatiguée.

You Look Great When I'm Fucked Up

1979. C'est un grand lycée du centre de la France, une région plate, où les hivers sont froids.  Il y a un repas au Réfectoire le samedi. A. a dix sept ans. Il déteste les repas de la cantine. Il déteste la queue qu'on doit faire, toujours quelqu'un pour pousser, et lui, il se connait, il ne pourra jamais en rire, jouer le jeu, pousser à son tour dans des grands cris acnéïques, entre la fureur et le fou rire. Alors, il se met au bout de la queue, pas pressé. Il n'aime pas ce lycée. A dire vrai, il n'aime pas grand-chose. Il lui semble toujours que sa place est mal définie. Il aurait rêvé de quitter ce lycée au plus vite, parce que son père y est professeur. Un professeur respecté, sévère mais juste qu'ils disent. Personne ne sait combien c'est difficile de vivre avec son père. Son mutisme, sa violence parfois, cette morale quasi luthérienne qui épuise tout le monde à la maison, et personne qui ne dit rien. Des principes, dit-il. Mais voilà, A. , bien que doué d'une intelligence légèrement supérieure à la moyenne n'a pas de bons résultats. Il écrit très mal, il ne supporte pas l'autorité, il n'écoute pas grand chose. Il a redoublé deux fois. Il dessine, tout le temps, et il place ses deux mains en carré sur son visage. Il cadre, dit-il. Son père a toujours refusé de lui offrir un appareil photo. Un luxe inutile , selon lui. Si encore il obtenait de bons résultats, mais  même pas. Ses soeurs et son frère, plus âgés que lui sont de ces élèves brillants, discrets, qui ne posent aucun problème puisqu'ils supportent les siens.  A. est sans conteste le plus séduisant de tous, le plus créatif, mais il fait figure de vilain petit canard. Vilain petit canard un peu caractériel, pour couronner le tout; qui a brûlé les rideaux de la cuisine à cinq ans parce qu'on voulait le forcer à aller dormir. Par exemple.  Il fait la queue, bien loin des autres lycéens. Son frère est loin devant. Ses amis, il n'en a guère au lycée, quelques uns au bar de la place, avec qui il boit, uniquement pour se saoûler, sinon ça ne représente aucun intérêt pour lui. Et il y a le surveillant général, Mr T, un homme qui terrorise les éléves. On le sent toujours sur le fil du rasoir, prêt à se rompre, les nerfs malades. Il l'appelle, il hurle le nom d' Alain (oui, ça me fatigue de faire des intiales, à un moment). Il lui dit d'aller dans la queue avec les autres. Alain obtempère. Et là, on le pousse. Ce jeu idiot, toujours. Il se retourne, pousse aussi, mouvement dans la foule compacte, protestations. Le Surveillant général hurle "Et ne poussez pas !"
Alain fait demi tour. Il a décidé de renter chez lui. Tant pis pour le repas. En deux minutes, il a vécu quasiment toutes ces années de  lycée, tout ce qu'il y déteste, cette autorité dont on ne comprend jamais les tenants, n'aboutissant à rien.  Et cette stupidité des condisciples. Mais le Surveillant Général ne l'entend pas ainsi. Il se met à courir derrière Alain, l'attrape par les cheveux et le soulève. Le secoue. Le voilà dix centimètres au-dessus du sol. Ca n'a aucun sens, aucun. C'est exactement ce que se dit Alain en se dégageant brusquement,  il lève sa jambe pliée très haut, un reflexe, et il la déplie dans l'estomac du Surveillant Général qui pousse un cri étouffé et s'écroule par terre. Stupide.  Un silence de mort a envahi la cour du lycée. Alain a déja le dos tourné,  indifférent, il retourne chez lui. Mais le Surveillant Général se relève, furieux, l'empoigne et l'entraîne plus loin, le colle contre le mur, la main à la gorge, le poing brandi. "Demande pardon" hurle -t-il, complètement hors de ses gonds. Le câble est rompu. Ce n'est pas par orgueuil qu'Alain répond "Jamais" en crachant. C'est juste qu'il trouve que ça n'a aucun sens.  Le Surveillant Général le flanque par terre, le pied sur le ventre, il hurle "Demande pardon" et sa voix se casse dans un aigu ridicule. Quelques rires fusent dans le rang des demi-pensionnaires. C'est un pion qui arrive, attrape le Surveillant Général aux épaules en disant "ça va comme ça va comme ça ça va comme ça". Et il entraîne Alain vers le Réfectoire.
Et Alain rejoint le rang, il déjeunera à la cantine, mais il ne demandera pas pardon. Il lui semble que cela va au-delà de perdre la face, c'est tenter de rester en place, un peu.  Il s'est placé seul à une table, il ne mange pas. Son frère aîné plus loin, assis parmi ses camarades, le regarde quelques fois de loin. Il voudrait que ce repas finisse vite. Il sait déjà que cela va faire des tas d'histoires, à la maison. Son père, le lycée...Le refectoire est à nouveau plein de bruits, voix, rires, assiettes entrechoquées.
Le Surveillant Général regarde Alain qui ne tremble pas, Alain qui a l'air de ne vouloir qu'une chose, quitter cette table. Il se met à crier, assez fort "Alors, on ne fait plus son mariole, hein..." Un rire qui sonne faux. Alain se lève, le couteau de cantine dans la main. Un petit James Dean du Nord de la France qui fait passer le couteau d'une main à l'autre. Quelque chose lui semble devenir urgent. Le planter dans le ventre de cet homme. Par exemple. Le Surveillant Général  comprend immédiatement son erreur. C'est le frère d'Alain qui se lève et qui crie "Appelez mon père, appelez mon père". Il doit manger dans la salle des profs. Mais ce samedi là, Mr le Père d'Alain est rentré déjeuner chez lui. Le Surveillant Général murmure, affolé "Rassieds-toi."
Alain jette le couteau à terre, il se rue dehors. Son frère le rejoint. Il lui parle, cherche à comprendre mais Alain ne sort pas de son silence.
C'est le lendemain qu'Alain jette à son père à la fin d'un repas austère et tendu comme les autres: "On va te parler de moi au lycée, lundi". Le père n'en demande pas plus. Habitué.

Ce qui s'est dit au lycée, personne ne l'a jamais su. Alain n'a jamais même cherché à le savoir. C'est du moins ce qu'il m'a raconté. Son père ne lui en a jamais reparlé. Depuis ce jour, le Surveillant Général, chaque fois qu'il croisait Alain dans les couloirs insistait pour lui serrer la main, plaisantait avec lui "d'homme à homme", faisait mine de ne pas voir le dégoût dans tous les yeux. A la fin de cette année-là, quelques mois plus tard, Alain fut accepté dans une école de Photo, un internat, en Touraine. Cette année-là, son père avait accepté de payer les frais d'inscription.

Vases Communiquants

«(...) pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites (...)».

François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée des Vases Communiquants.  Frédérique Martin a eu la gentillesse de m'inviter pour Octobre, Emelka pour ce mois ci.

 

A la dame femme de mes pensées / Toujours je pense.

 

Destination du jour : mon dentiste. Il y a plus excitant, quoique c’était assez exotique et que ça avait le goût de citron. J’en suis ressortie les dents polies, et globalement j’ai été polie, aussi.

 

Pour situer : je pourrais aller à la clinique dentaire à quelques pas de chez moi. Mais non, non, non, je vais chez ce dentiste qui a son cabinet un peu plus loin : il suffit de faire une bonne demi-heure de train qui va tour à tour sortir de la ville, traverser des vignes, puis une forêt. Une fois descendu-e du train, il suffit de prendre à droite et traverser une rivière, longer à pieds la rue durant dix minutes - en rencontrant au passage deux boulangeries qui regorgent de tartes alléchantes et moult irrésistibles préparations maison (mais non, non, non, parce que destination dentiste) – et le cabinet c’est juste après. Juste après.

 

Mais donc, avant. Dans le train. Des habitudes dans mon sac et mes oreilles. Un livre, de Perec (sa Tentative me tentait bien et entre en résonnance avec mon regard et mon ouïe actuelle). Dans mes oreilles dégagées viennent s’engouffrer les conversations alentours. Une passagère s’échine à répondre « allo » à maintes reprises alors que son portable continue inlassablement de sonner ; et à l’incompréhension dans sa voix fait écho une presque-angoisse en moi : décroche, décroche. Fin de sonnerie. Je pense à elle.

 

Mes yeux glissent sur les lignes du bouquin : « Il pleut toujours. Je bois une gentiane de Salers ». Perec, mon digestif ferroviaire pour laisser couler les conversations flottantes qui s’engouffrent dans mes spirales auditives. Arrêt. Descente du train d’un passager amer. Redémarrage. Des enfants font des allers et retours dans le couloir du wagon. Je ferme mes yeux et le livre. Je reste sur mes rails. Je pense à elle.

 

La musique. J’ai omis de me préparer une playlist spéciale dentiste, alors les chansons qui s’étirent et déroulent mes pensées me conduisent invariablement à elle. Le rythme régulier qui glisse dans mon oreille interne s’ajuste comme un métronome à la vitesse de défilement des poteaux électriques devant mes yeux. Relâchement total, baisser les paupières, voir apparaître son image et être envahie de douceur. La musique à tonalités variables se glisse sous la porte de mon cœur. Elle connaît le chemin.

 

Avec elle, ça aurait du sens. Faut juste retrouver le sens… des proportions.

 

emelka mx

éééé

Tu t'emmerdais, je suis passée. Je voulais combler. On s'est emmelés. Les névroses bien adaptées. Et puis, Je me suis emmerdée, je t'ai quitté.  Bon bon, bon. Il va falloir s'y soumettre, je crois que j'ai plus rien à écrire.  A dire, ça fait longtemps que je le sais. Tu savais que l'oklahoma est un mot du langage choctaw signifiant terre rouge ? Il y a une histoire dégueulasse de pétrole la-dessous. J'ai appris ça il y a peu. J'ai dit "ho, c'est vrai ?".  Ce qui me manque le plus, canicule oblige, c'est de ne plus conduire. Il y a toujours un moyen lorsque tu conduis, conduire moins vite, rouler à donf. Une illusion de contôle, un peu. Il y a ce moyen-ersatz de te soulever au dessus du poids de la vie, de te confondre avec le vent que tu brasses des roues, te dire que tu n'es pas attaché à ce monde, que tu migres vers le prochain. Mais bon, la liberté de rebelle genre yahou je vole, sans fumée sans alcool , dans un cocon automobile dépend quand même  de la station essence, et d'un garagiste arnaqueur, en bleu noir, et ça casse le délire, ta lucidité. Je m'emmerdais, la roue tournait, c'est là qu'on aurait pu avancer. Mais si tu savais comme ça m'ennuie les gens qui parlent de tracer des chemins, de poursuivre leur route, si tu savais comme je m'en fous de bien ou mal continuer. Je sais bien que c'est tendance cette façon de rien attendre et de jamais se faire surprendre, être blasée; mais avant que ce soit "in", j'étais déjà une lassée. J'aimerais bien m'émerveiller, espérer, être très fière de ce que j'ai "gagné". Mais j'y suis jamais arrivée. Ecoute, en même temps, je pourrais boire, hein. Pour oublier. Mais je le sais bien qu'on boit jamais que pour pouvoir se supporter, et qu'au final, c'est les autres qui peuvent plus vous blairer. A midi pile, le téléphone a sonné. Je ne sais pas qui tu es, je le saurai jamais, je décroche plus désormais. Rien ne s'affiche, t'es rien qu'un numéro masqué. Ca a le mérite d'une grande clarté.  Depuis que j'ai vu la photo,  j'ai envie de me noyer.

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Il faudrait du mépris sans doute, mais de quelle taille ? Il faudrait de la force mais je ne me rappelle plus la couleur que ça a. Il faudrait de l'assurance en cornet, de la neutralité en baril, quelques sourires plus aigus que des accents, pour montrer que je ne suis pas dupe, malgré tout.  Un truc subtil et enlevé, un mouvement d'épaules étudié, un truc de reine brisée mais digne.

Il y a cette tristesse qu'on nous vend, ce désespoir japonais, ce tragique bavard et glacé, volontairement sale mais qui se soucie encore de l'esthétique des sanglots, la bouche à quatre pattes et les mots dissidents. On ne sait plus dire qu'on est perdu sans décrire la laideur des autres, on se sait plus ouvrir son coeur sans se montrer la violence de la taillade, l'aorte, les vaisseaux, et les caillots...

Il me faudrait être quelqu'un d'autre, ou bien le pouvoir de corriger après coup chacune de mes félures, un photoshop du langage à contre-temps, des grands coups de ciseaux dans le flux ridicule, des gros coups de pinceaux sur tous les plis d'amertume et de rancune mal digérée. Alors, je pourrais te parler, mais je crois que je n'aurais rien à te dire.

De tout ça, il ne me reste que les dommages collatéraux, les rancunes, l'amertume, rien d'autre. Je n'ai rien à te dire de plus que mes regrets, ma douleur de narcisse, ma colère  de m'être plantée,  mon désir pathétique de changer sinon le décor mais bien tes limites. Le reste, c'est du vent tiédasse, un prétexte à me souvenir, c'est juste mon imagination. C'est un pet que j'ai pris pour une brise. Je n'aurais rien à te dire, rien à te prouver, et tu ne me reconnaîtrais pas.

19 août.

Je ne crois pas aux pressentiments, mais il y a longtemps que j'ai perdu foi en mes incroyances. Les « je n'y crois plus » sont encore des certitudes et il n'y a rien de plus trompeur.

R. Gary.

Draps, suaires de solitude, haha

J'étouffais et ce n'était pas seulement la chaleur, c'était pas elle du tout. J'étouffais, comme un foetus enfermé dans la mère, condamné à la satisfaire. J'étouffais et il y avait cette pilule, celle qui doit se mettre sous la langue pour agir plus vite, pour sombrer prestement dans l'oubli. Je m'endors toujours sans rien remarquer avec elle, elle m'éteint.  Le reste du temps, je m'endors en conscience, par paliers, de la pensée à l'association ou à l'anéantissement des paradigmes,  j'en arrive au rêve et j'aime mon repos, en bascule, en déséquilibre. Je n'ai pas peur de me voir partir.  Dès lors que je sens une respiration, une présence, désormais, dès lors qu'un autre partage ma couche, je ne dors plus. J'ouvre les fenêtres, je me lève, je me serre contre toi,  je te repousse, une terreur de rien, comme ça, une horreur que je ne comprends pas. J'ai touché sa hanche et la mort a souri. Un empêchement de vivre. Comme si il y avait une nécessité impérieuse de répondre à une demande, et tu ne demandes rien. Je m'agite, enfermée. J'ai peur de ça, j'ai peur de cette  solitude obligatoire dont je n'aurais pas même conscience. J'ai peur à nouveau de m'inventer des rôles que je confondrais avec mon identité. C'est pas tant que j'y tienne à ma singularité, à ma personne, et à mon désir de sujet désirant et bla. Pour tout dire, je m'en fous complètement. Mais force est de reconnaître que j'étouffe près de toi. Pire, que j'étouffe en ma propre présence, que j'étouffe partout, trop vite, malgré moi, enfermée, condamnée à vous satisfaire.


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/I won't rest until I don't care La La La La La La La La La/

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J'ai toujours besoin d'aboyer les évidences, la gueule ouverte pendant trop longtemps. C'est sûrement parce que j'ai du mal avec le réel, ça ne me touche jamais vraiment, la surface. J'ai longtemps cru que j'attendais rien, que j'étais pas humaine à force d'être blasée. "Aime-toi toi-même, pour aimer les autres", qu'il disent. Personnellement, je me hais assez et ça ne n'empêche pas d'être émerveillée par les autres. Le problème n'est pas de mériter mes cheveux,  ou de me sentir fière de mes insuffisances. Aime- moi. Le reste, je m'en charge.

J'écris pour me rendre des comptes.C'est souvent tragique, mes petites lettres sur fond blanc, mais il n'y a que là-dedans que je me sente à l'aise. Disons que c'est familier:  je reconnais. Tu sais, j'ai l'esprit lent en ce qui te concerne. Je flippe de ta réalité. J'ai la peur tellement bleue que ça me rend liquide, quand il s'agit de toi. Les gens ne comprennent pas: je fais forte, comme ça, finalement. Et puis j'explique tellement bien, c'est tellement logique, finalement. Tout se recoupe dès lors qu'on cisaille ferme dans la bande son.   Et puis à toujours rigoler de tout et à me foutre de ma gueule...même moi, j'ai fini par penser que c'était réglé.   C'est tant mieux. Si j'avais compris, avant, l'étendue du chaos, je serais peut être une bavante blindée de neuroleptiques, en train de sucer des barreaux, je serais peut-être recherchée par Interpol, va savoir,  en tous cas, je n'aurais sans doute jamais eu d'enfant.

Alors voilà, je me retrouve à avaler pour la énième fois qu'il n'y a pas d'issue, et je te jure que j'en ai mal à la gorge.  Je suis là à me seriner qu'on ne négocie rien avec la folie, qu'il n'y a pas de dialogue possible, que je suis juste un élément projeté dans la construction délirante, mais j'ai mal chaque fois pareil quand tu m'éclates contre le mur.  Ce n'est pas simple d'oublier la langue maternelle, tu pourras décortiquer les signifiants pendant mille ans, à soixante euros la séance; tu pourras te faire masser l'occiput dans un ashram bouddhiste; tu pourras écrire douze poèmes et quatre pamphlets, et dans la foulée, un blog de rock star, pour la frime, tu pourras adopter la posture du recul salutaire, et mettre des  rangers par dessus, tu te demanderas toujours, dedans,  petite voix flûtée, joues rondes au grain de brugnon, qu'est-ce que t'as fait de mal pour qu'elle soit aussi en colère ?

J'ai  beau avoir le devis chiffré, les preuves tangibles, les armes du crime, les témoignages concordants, et la main sur l'épaule de l'agent de police, c'est pas demain la veille que je ferai mon Oreste. Je me sens coupable encore. Encore. Jusqu'à la dépersonnalisation. C'est banal, c'est attendu,  mais je voudrais juste un mot d'excuse, un je regrette , un petit  j'ai pas fait exprès.  Juste un petit aveu de l'assassin.   Oui, c'est bien moi qui parle, celle qui bassine tout le monde avec l'amour qui n'a pas besoin d'excuse, ni d'absolution.  Mais toi, c'est pas pareil. Tu es avant toute chose, tu es le Verbe et la source, et moi, je n'y peux rien:  je voudrais pouvoir accepter ton pardon. J'ai l'impression que ça mettrait comme un bémol à mes jappements lamentables, un peu de laine de verre entre ma peau et le reste;  j'en ai marre d'avoir froid, même quand on m'embrasse.  Je voudrais que quelqu'un me défende, que tu te comprennes enfin.

Tu vois, tu ouvrirais les bras, je foncerais dans la béance, je te rentrerais dedans.  Et quand je repartirais, j'aurais de ton sang sur ma tête, et des lambeaux de ta délivrance sur mes yeux fermés: on jouerait que je serais née.

Testis

C' était l 'heure grise où l 'on est censé faire le bilan, le solde de tout compte, comme si on allait décider quelque chose. Le problème avec les questions, c'est qu'elles amènent forcèment des réponses.  Sans cesser d' observer les passants qui déambulaient en grignotant des fèves trempées d' huile d 'olive, il considéra la chose d 'un oeil vide:  Il n y avait rien à dire, alors se il parla de tout et de rien, des fragments de pensée, des filaments de syntaxe, des scenari attendus - un mouchoir dans le poing, des poings dans les murs, des cris, le silence etc etc-  à moins que ce ne soit qu' une formule. Il y a une grande différence entre le tragique et le désespéré.  Le premier décortique tout et sodomise les mouches. Il se trouve très beau, malheureux. Parfois, il publie un livre. Le plus souvent, il écrit des notes pleines de rage et de métaphores enlevées, sur l'internet, avec une ponctuation impeccable.  Le second repeint les marches de son escalier qui allait très bien, merci, mais bon. Il écrit des trucs qu'il ne montre jamais à personne, car il a oublié où c'est, ou bien, il se gratte le sourcil.
Il se souvint du jour où...la gueuse, la maudite. Il savait désormais qu' il la haïssait, comme on est sur de l 'amour dans  l'oeil de son chien quand on lui tend un biscuit un dimanche matin pluvieux de merde. Il se demanda cinq minutes si le chemin serait encore très long pour arriver simplement à la détester. Se distancier, Prendre du champ. Il y avait cette thanatopracteuse aux cheveux courts et à la voix cassée, qui lui disait parfois au téléphone, simplement :"Je te rappelle. Là, j'embaume." Et elle rappelait tranquillement, habituée à la mort, baguenaudant parmi les cadavres, parlant de ses escaliers, se grattant le sourcil, une vraie désespérée. Une ré-humaniste. Il l'aimait bien, et elle l'impressionnait un peu. Mais il était devenu incapable de manifester la moindre affection à quiconque. A moins qu'il n'ait jamais su.