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d'un complexe dimensionnel à un autre
Mon père adorait la viande rouge et ne pouvait pas manger un plat réchauffé, même du jour. Il buvait beaucoup d'eau.
Mon père posait sa main sous son cou, bien a plat, pour dormir. Il se réveillait toujours très tôt.
Mon père parlait peu et se moquait beaucoup de lui. Il se regardait parfois dans la glace du couloir, et disait d'un air profond "Je suis beau, c'est incroyable comme je suis beau. Je suis tellement beau que j'ai envie de me crever un oeil."
Mon père avait une sorte de rhumatisme qui lui faisait les phalanges premières un peu gonflées. Il aimait jouer un peu d'argent au casino.
Mon père lisait Philip Roth et n'en parlait jamais. Quand j'ai lu Philip Roth, mon père était mort. J'ai fait connaissance avec mon homme de père.
Mon père ne se rappelait le prénom de personne. Il disait aux hommes François et aux femmes Françoise. La dernière fois, au Théâtre, une femme s'est jetée sur moi, "Depuis le temps, t'as pas bougé ! comment tu vas toi ?" j'ai dit bien bien bien, ça va bien ça fait plaisir dis donc. Je ne l'ai jamais vue, j'en suis sûre. C'est certain. Le concert commençait, j'ai dit salut Françoise.
J'ai vu pleurer mon père deux fois. Une fois lorsque son père est mort. Assis sur un fauteuil, il a poussé deux petits cris que je ne connaissais pas. C'était fini. L'autre fois, c'est quand on pensait que je. Il a dit non et des larmes ont coulé.
Mon père n'aimait pas beaucoup les animaux, il avait une sorte de dégoût pour les gens mous ou gros.
Mon père fumait deux paquets de cigarettes par jour, il allumait les cigarettes avec ses mégots. Il avait de mauvaises dents et des yeux en amande qui riaient. Mon père aimait bien changer de voiture.
Mon père faisait peur à ma soeur, quand elle était enfant. Mon père faisait très bien la sauce gribbiche. Mon père était très fier de l'agrégation de son fils. Mon père ne parlait jamais sérieusement. Mon père trouvait que la musique que j'écoutais était abominable. Mon père ne supportait pas les comédies romantiques et les films policiers français. Mon père fou de colère tapait sur ...ses cuisses. Mon père a fait la guerre d'Algérie et n'en parlait jamais. Mon père ne pouvait plus aller à l'école en 1943, parce qu'il était juif. Mon père avait toujours l'air paumé dans les fêtes religieuses, le teffilim et la kippa sur lui, on aurait un peu dit Halloween. Mon père prenait toujours le temps de vous serrer un peu le bras après vous avoir fait la bise. Mon père croyait beaucoup aux liens du sang. Mon père est mort tout seul dans un hôpital. Je suis le dernier visage qu'il ait vu penché sur lui. Il a souri, de son air un peu lassé, celui qu'il avait quand on l'emmerdait.
Comme toi, exactement, il ne portait de jugement sur personne et avait un beau sourire d'ironie quand on portait un jugement sur lui. Les gens qui commencent leur phrase par "je connais ton ..." "oui, mais toi tu..." "je sais que tu ..." me font toujours rire, moi aussi. Quant au fait qu'effectivement, il est assez rare que je porte un jugement sur les autres, je soupçonne mon père de ne l'avoir jamais fait, pour la même raison que moi: Je m'en fous complètement. C'est peut être là le secret tordu et un brin honteux de ceux qu'on admire pour leur si belle et digne tolérance.
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