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Tu peux rester des heures les mollets dans l'eau, en attendant de sauter quand arrivent les vagues. Je t'envie. Tu es plein de projets, tu as des objectifs clairs, précis d'artisan; les yeux aussi, ce miracle de la génétique. Tu sais que tu mangeras une glace en rentrant, et tu te réjouis, tu anticipes, plein de plenitude et de satisfaction.  Tu es optimiste, n'en déplaise à Schopenhauer, et je me demande d'où ça peut peut bien te venir cette joie tranquille.  C'est pas de moi, c'est pas de moi. L'enfance est pourtant une période des plus pourries, n'en déplaise  aux pauvres crédules qui pensent qu'ils ont réussi leur éducation parce que leurs gamins ont une mention au bac. L'enfance sent l'aigre de la peur nocturne, la cruauté extraordinaire d'un "ben toi tu joues pas, on  veut pas", l'enfance est parfaitement égoïste, avec une candeur désarmante, l'enfance est complètement immorale et raciste, ça se refile les fiancés dans les cours de récréation, ça se montre  les culottes, ça isole le gros, le noir, le trisomique. L'enfance est d'une franchise terrifiante et ne souffre pas si souvent quand l'avocat, avec sa voix de saccharine, demande avec qui tu préfererais habiter, mon bonhomme ? elle dit la vérité même si le parent désormais célibataire et déchu se tape une maniaco-dépression. Le reste, c'est de la littérature de parents piquée de projections. J'aurais bien aimé une enfance avec des balançoires, des pique nique, des roseaux aiguisés au canif, une enfance au goût du miel, un truc Ricoré avec des rires de parents équilibrés qui disent va te laver les dents avec la voix gentille de Michel Drucker, des parents qui font griller des saucisses dans le jardin....

 

Ce que j'aime, dans la psychanalyse, c'est qu'elle n'encourage aucun espoir messianique, elle ne développe aucune conception du monde, pas la moindre hygiène de vie valable pour tous. Avec elle, il n'y a d'espoir que particulier. C'est aussi ce que je n'aime pas dans la psychanalyse.  La psychanalyse n'est pas câline, on ne s'y endort pas. le confort de la réalité est fondé sur sa méconnaissance, l'erreur repose, la vérité agite, tout est tiré au clair et rien ne change pour autant. La névrose est un compromis, oui. La psychanalyse n'a rien d'une belle épopée du narcissisme, c'est tout le contraire de l'exaltation. La petite musique de l'inconscient n'est pas une ariette oubliée, c'est genre prends toi les cymbales dans la tronche

et il y a un gosse

tout avide des autres, prêt à toutes les compromissions pour partager un jeu, marcher à côté de "la bande", faire partie du clan, et il y a cet autre gosse, boudeur, velléitaire, plein de caprices et d'entêtement, indifférent, puis soudain furieux.

On dit du second qu'il est équilibré, qu'il sait ce qu'il veut, et autres monumentales inepties pédopsychiatriques. On dit que c'est l'âge, le stade de développement, on lui pardonne tout et n'importe quoi." Il suit son désir, il est sainement égocentrique, farouchement indépendant, c'est déjà un vrai petit homme et blabblabla.

Et moi, je regarde le premier, le seul humain véritable, en attente du regard d'autrui, qui tend son jouet, et personne ne le voit, tous occupés à contempler le futur chef d'entreprise qui hurle qu'il veut un Cornetto. Au mieux, on trouve le premier gentil, avec un petit sourire de pitié qui le trouve un peu trop servile. Et moi, c'est lui que j'aime.

Tu sais, il m'a dit qu'il s'ennuyait. Les autres ne veulent plus jouer avec lui. Depuis quelques jours, il vit cet enfer que les instits ne soupçonnent jamais, cet enfer de la solitude de la cour de récré. Ca a commencé parce qu'il a demandé à ce que Nicolas joue avec eux, Nicolas c'est une espèce de gamin hyperactif - qu'ils disent- qui tape sur tout ce qui bouge, alors les autres le rejettent... alors il tape sur tout ce qui bouge...

et lui, il a pensé que ce serait bien que Nicolas joue avec eux, et les autres ont dit non, et puisque c'est comme ça, tu joueras pas non plus. Bande de petits cons, l'innocence de la jeunesse, la foutaise de tout ça, la putain de cruauté, la monstrueuse indifférence des petits pré-pubères, leur leader et leurs jeux sociaux qui sont censés leur apprendre la vie, et qui ne leur apprend que le jeu social, une stratégie de guerre, de léchage de cul du chef,

ce qui te laisse augurer de la propreté de l'avenir.

Ensuite, une autre bande, un autre jeu, et là, il a pleuré parce qu'on lui a fait mal, c'est un jeu de catch, alors on lui a dit qu'il pouvait plus jouer, parce qu'il avait mal. Bande de petits capitalistes haineux, bandes d'individualistes forcenés, bande de petits cons.

Je le vois errer dans la triste cour, sous les platanes pourris, sa petite solitude muette, et le temps de la récréation tellement long cette fois, et je sais que c'est stupide et qu'il n'y a rien a faire, rien à dire, juste ressentir que oui, ça fait mal dans sa propre chair ...la pathétique évidence de ce lien !...Et bien sûr, se taire, et ne pas dramatiser, écouter, consoler, reformuler, questionner, faire penser à autre chose, inviter un petit con lécheur de cul du chef pour créer un lien nouveau, changer la donne, faire sa Dolto,(en moins grosse) sa Halmos, composer avec le réel et proposer, renarcissiser et tout le toutim...et je l'entends s'agiter dans ses draps, là- haut, sa chambre en haut, les petits soupirs comme des haut-le-coeur, ce trop plein de chagrin...

alors il n'y a plus que cette envie animale, cette brutale pulsion de mammifère femelle de sauter à la gorge de toute cette bande de petits cons.

 

Tu peux rester des heures les mollets dans l'eau, en attendant de sauter quand arrivent les vagues. Je t'envie.

Je crois que c'est parce que je t'aime, mais c'est pas une raison.