« - c'est Don't explain- | Page d'accueil | Héritage »
mardi
Elle avait souri, toutes ses rides comme un soleil autour de sa bouche. Sa fille avait dit "Regarde, tu te rends compte, il paraît que nous les femmes, notre libido ne s'arrête jamais, nous pouvons faire l'amour jusqu'à quatre vingt dix ans !" Et en guise de réponse, elle avait souri, toujours cette belle ironie dans les yeux, j'aimais bien ça. J'avais l'impression de tout comprendre chez elle, une complicité immédiate, brute. Elle riait de tous les malheurs, et aussi d'elle-même, tout le temps. Je comprenais tellement ça. Elle avait souri et elle avait dit, petite voix flûtée: "Oui, c'est bien, parfait. Mais dis-moi, avec qui ?".
Je suis enfermée depuis quatre jours. J'en peux plus. J'ai parfois envie d'être dans un film, jeter deux jeans, un blouson, sur le siège arrière de ma voiture, rouler pendant longtemps, m'arrêter devant un motel. Motel écrit de haut en bas, qui clignote faiblement dans la nuit, musique country à chier. Mais on n'est pas aux Etats Unis, et je ne suis pas dans un film, putain. Il y avait ce garçon en 5ème, plus grand que tout le monde, qui m'avait coincée dans la salle de permanence. Il terrifiait tout le monde, même les profs. Il y en avait une qui était en dépression, et elle était revenue comme pionne tellement elle était détruite par tout ce cirque. Je l'aimais pas du tout, et moi aussi, je m'allongeais sur les tables en classe, je faisais ma rebelle; je voulais l'impressionner, le grand, parce que mes bonnes notes, il s'en foutait, il aimait pas les "fayots." Alors, il m'avait coincée dans la salle de perm, ses bras drôlement puissants pour un mec de treize ans. Il avait du redoubler une douzaine de fois, c'est pas possible autrement. Il me dit comme ça :"Tu veux sortir avec moi ?". Et il m'appelle par mon nom de famille, direct. Comme les profs "Juliard, au tableau ! Durand, ton carnet ! Faure, chez le Principal ! D. tu veux sortir avec moi ?" J'ai ri, mais tellement ri. Mais c'est quoi ce plouc, je me disais et c'était parfaitement dégueulasse, c'est vrai. En même temps, ça me permettait de réfléchir, tout de même. Parce que la seule chose que je me demandais en fait, c'était de savoir s'il me suffisait del'avoir impressionné. Lui rouler des pelles et jouer au couple dans la cour de récré, ça ne m'intéressait pas du tout. Je les trouvais super ringards, les couples à 12 ans. Je dois dire que ça n'a pas beaucoup changé. Alors, j'ai rigolé, je me suis foutue de sa gueule. Il avait raison. J'étais une sale petite fayote. Voilà tout.
Cette idée de fugue, je l'alimente un peu comme je peux. Je vois une femme laide qui rit, une dent argentée dans la bouche pareille à une citerne galvanisée. Sur la table, une carpe. J'ai garé ma voiture dans un parking. On me demande combien de temps je vais rester. J'ai besoin de monotonie, de calme et d'un enfant qui me console. La solitude m'étreint comme une femme amoureuse. Le truc chiant, écoeurant si tu ne la désires pas. Ecrire c'est un véhicule qui trace un chemin, et à part ce motel sur une plaine qui fut cherookee, je ne veux aller nulle part.

Photo Travelling Still

