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Mazeltovka & moi
Mazeltovka LvoVsky c'est ma cousine ashkénaze. Elle est pâle et altière, les pommettes hautes. Elle joue du violon dans une vallée d'Ukraine et ça fait pleurer même les arbres. Elle a le regard fulgurant et clair. C'est un peu ma thérapeute rabbinique. Elle me plaît ma belle cousine Mazeltovka, quand elle tape son verre de vodka contre la table avant de me dire une "grande vérité". Mazltovka est née dans ma tête, aux forceps, parce que chez moi, on accouche dans la souffrance même de ses meilleurs amis.
- Mazeltovkacheli, (c'est un diminutif) je lui dis parfois, je me sens pas bien, j'ai pas le moral, j'ai envie de rien, je me sens vide comme des testicules après un coït, mais pas aussi apaisées. J'ai l'impression que je mérite rien et que je dois tout. Que tout le monde m'en veut et que je ne veux personne. Que je saurai jamais profiter du bonheur s'il se présente, cet enculé.
-Ne te culpabilise jamais pour ton mal-être, me répond -t-elle de sa voix feutrée. S'il te fait sentir mal quand tout va objectivement bien, c'est que c'est quelque chose au-delà de comment les choses vont. Le "je vais pas savoir en profiter", c'est peut-être une voix extérieure bien ancrée, donc intérieure aussi, la crainte d'être jugée, de devoir rendre des comptes, prouver que tu as bien géré ton temps (parce que quel caprice, vraiment !) et que ça y est, maintenant t'es une artiste, on l'attendait tous (depuis le temps), maintenant tu vas être riche, célèbre, heureuse et sans plaintes. On attend les bouquins, les illustrations. C'est ta dernière chance. De plus si tu es entourée de gens qui ne croient pas au bonheur, ils comptent sur toi pour te prouver qu'ils ont raison. Tu vas certainement en profiter, découvrir un monde nouveau, t'y frotter un peu, rencontrer du monde. Peut-être que ça répondra à tes espoirs, peut-être pas du tout. Peut-être un peu. наперстки брошены.
- Ha, je dis, si наперстки брошены, c'est sûr.
- On a rien à prouver, nous, les juives névrosées ! Tout ce qu'on fait nous est dû, parce qu'on a beaucoup donné déjà, beaucoup souffert. Et on a le droit de dire que c'est nul et que ça ne nous convient pas, et qu'on est au-delà de ça. Voilà, mon Absiouchka, ça fait 60 euros. Elle ajoute, Mazeltovka et je ne sais pas si c'est la vodka, mais j'ai clairement l'impression qu'elle va se mettre à danser la sholem tants en secouant ses péotes.
- Mazeltovkar'ti pourquoi moi qui viens du sud, aux yeux de café, d'expulsée d'Espagne, nourrie à la salade cuite et à la merguez, dont les ancêtres étaient bourreliers, et toi qui viens de l'est, aux yeux de mer caspienne, nourrie au strudel, dont les ancêtres étaient conseillers au Ministère , eh ben on rigole des mêmes conneries quand même ? Tu crois que c'est pareil chez les Blacks du Bénin quand ils rencontrent ceux d'Ethiopie ? Chez les Témoins de Jéhovah ?
-Les Blacks je ne sais pas, ils s'entretuent quand même vachement, même entre micro-tribus. Les Témoins de Jéhovah sont solidaires, mais si tu crois pas en la Watch Tower, ils te virent, alors que les Juifs restent Juifs qu'ils soient croyants ou athées, et peu importe qu'ils soient ultra-orthodoxes, hassidim, loubavitch, conservateurs, libéraux, reconstructionnistes, etc... En fait je crois que ce n'est pas seulement le facteur de souffrance qui soude, mais aussi l'exil (dramatique, et pourtant qui nous a sauvés). Et puis ce n'est pas une religion missionnaire qui cherche des adeptes, c'est plutôt une tradition familiale, alors oui, quand je croise un autre feuj, fût il aussi mécréant que toi, ma cousine, je ressens toujours une petite émotion. Tiens, il descend d'un des douze fils de Jacob, nos pères, nos mères étaient parmi les 600 000 personnes à quitter l'Egypte pour errer dans le désert pendant quarante ans, je me dis. Une question de transmission aussi. Regarde, au début du siècle, ici, seul le père de famille pouvait toucher la bible, et l'école pour tous date d'il y a peu finalement. Alors que chez nous, depuis 3000 ans, tous les enfants dès l'âge de trois ans, pour peu que c'était possible, commençaient à étudier, pour transmettre ce qui les a fait perdurer malgré une histoire si difficile et tragique, massacres, exil, pogroms, shoah, bûchers. On est 18 millions à tout casser dans le monde. L'Egypte des Pharaons, les Perses, les Grecs, les Romains, le Troisième Reich, toutes ces puissances ont disparu, et nous, petit peuple vagabond, on est toujours là !
- Comme les homosexuels !
- N'oublie jamais que chez nous, il n'y a pas de martyr. On a même le droit de désobéir aux commandements si c'est pour notre sécurité. Alors, désobéis un peu. Je pense que lorsqu'on nous hait, c'est parce qu'on est venus leur parler de morale. Parce qu'on s'adapte bien, qu'on ne nous repère pas forcément dans une société, enfin toi, peut être, si tu joues de la guitare. Et parce que justement, on est soudés.
- Mazeltovka, prouve-moi qu'on est soudés au-delà de nos différences, de nos défauts qui sont autant de chances, paie-moi un hot dog.
Alors Mazeltovka, elle pousse un soupir excédé et elle s'évapore dans la fumée de ma nicorette. Mes amis, même les imaginaires, je crois que je les gonfle un peu.

