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photomaton

Hier, j'ai nettoyé partout, les vieilles choses à jeter qui ne m'appartiennent plus, parce que je ne les regarde plus.  Et cette fois, c'est un  cadre avec nos têtes si jeunes , une grande photomaton, "Un portrait grand format pour un euro de plus" je suis sur tes genoux, alors j'ai l'air plus grande que toi. Un miracle. Je me souviens (Je me souviens de tout ! C'est épuisant, ma mémoire) de ce jour-là et de ma robe, on était allé faire des photos d'identité pour toi.  Un truc sérieux, officiel, parce que tu as une cravate.  Et ensuite, j'avais eu cette idée qu'on ait une photomaton grand format pour un euro de plus,  nos deux tronches de ravis de la crèche d'aller faire des photomaton pour un cv. Quelle aventure ! et comme on était grands, et radieux, et débiles,  la main dans la main à se donner des moiteurs. De temps en temps tu serres un peu plus fort et je réponds, et ça devient un jeu : je serre, tu serres, cinq, six fois. Un de nous deux arrête de serrer, et l'autre sait bien que ce n'est pas grave, mais il est desespéré. Ca dure deux minutes , mais c'est terrible quand ça ne répond plus.  Nous deux  à Auchan, pendant que les autres s'engueulaient autour d'un caddie, pour des choses pathétiques. Et on regarde et on ne se dit rien, on écarquille un peu les yeux devant le drame ordinaire dans lequel nous deux, jamais, tu rigoles.  Ni supérieur, ni inférieur, juste inégal. Tant mieux.

Il y a une conférence sur le deuil du premier amour, une autre sur le rire par delà Freud et Bergson, une sur la jouissance sexuelle, les secrets du "rapport".   Non, mais franchement. Il a neigé ce matin pas loin. Je ne sais pas ce que c'est une couleur rabattue. (je m'en fous) J'ai rêvé que je me faisais culbuter par ce type que je croise chaque matin, qui fait celui qui meurt d'amour quand il m'aperçoit. Il se fout de ma gueule ou quoi ? Je l'ai croisé ce matin. Fais pas ton mariole, c'était nul. J'ai dit (dans ma tête.)

Tu tires un peu la tête à cause de mon envie un peu bête de nous tirer le portrait dans cette cabine photomaton. Tu te fermes, un peu. Mais je m'en fous. Mon amour est bien plus fort que tes humeurs. Ma joie de t'aimer efface tout ce que je trouve difficile, cette façon de te fermer, souvent. Si je t’aime, c’est que tu es aimable.  Mon amour dit quelque chose de toi que peut-être toi-même ne connais pas. Qui n'existe pas. Ca, bien sûr, je ne l'ai compris qu'après. Tu me dis, toi, que je ne parle jamais de rien, que ça a l'air de me fatiguer de débattre, que je demande trop. Je dis trop de quoi ? Tu dis "Je sais pas, c'est immense tout ce que tu demandes." Je hausse les épaules. Je dis sois généreux alors, tu adores donner. Tu donnes quinze euros au sdf qui campe sur le chemin du canal,  tu peux bien me donner ce que je ne sais même pas que je te demande. "Tu veux quinze euros, en plus ?" tu réponds.  On s'en fout alors... mais alors à un point de celui qui a raison, tort, le dernier mot, le droit de savoir, le recul, le dialogue, le respect du désir, le désir du respect, celui qui dit qui l'est, celui qui rappelle, celle qui fait le premier pas. On s'en tamponne joyeusement. Sur la photo, j'ai une tête naïve et ravie.  Niaise, il faut bien le dire. Des joues un peu rondes, je trouve. Toi, tu as la tête d'Albert Ingalls, c'est dingue. C'est ce jour sur le port où j'eus cette révélation.  J'avais une robe en soie fermée dans le dos par des petits boutons (l'amour naissant fait mettre des robes, toujours, c'est bête et vrai )  qui s'ouvraient tout le temps. Je me sentais mal, je sentais que les boutons se défaisaient. Et toi, tu boutonnais tranquillement chaque fois, arrêtés dans les ruelles, sur les escaliers.  La pulpe des doigts sur mes omoplates.  C'était brûlant.   Ensuite, on était allongés au soleil, pas loin des bateaux, et j'ai trouvé flagrante ta ressemblance avec Albert Ingalls. Mais tu ne connaissais pas La petite maison dans la prairie. Alors je riais toute seule, Albert, et toi tu me disais "avec ta robe  tu ressembles à une aquarelle de marie laurencin on ira où tu voudras quand tu voudras, pars devant, je te rejoins." Merde, merde, merde. Tant de rires. (L'amour agonisant efface les verbes, creuse les joues, pond des notes) Enfin bref, cette photomaton et ton regard un peu dur.  Tu n'avais pas trop aimé cette idée. Le regard des autres qui faisaient la queue pour des photomatons, qui attendaient, ça devait te gêner.  Mais ensuite, tu l'adorais cette photo. Alors, ta gueule.

Je me souviens de tout, de tout, c'est brûlant. Venir à bout de la mémoire. C'est sans doute le secret... enfin, la seule issue. J'ai même écrit une note là dessus en septembre. Le 5. J' écoutais  Sun Kil Moon. Exit does not exist. Température extérieure: 21 °C.

Lobotomisez-moi.

 

Je me souviens de tout, je me souviens aussi des supermarchés où l'on a fini par s'engueuler pour des choses pathétiques autour d'un caddie. Bien égaux.