« . | Page d'accueil | Regrets »

destin horizontal

J'ai dit que je ne saurais rien prouver, et que quand bien même, je ne voulais pas entrer là-dedans. J'ai dit  si vous me conduisez à la frontière, dîtes-moi un peu laquelle, histoire qu'on rigole un peu. J'ai dit Mon père ? Oui, mais il va m'être un peu difficile de le joindre. Il est absent pour le moment.  Je faisais comme à mon habitude, de l'humour noir pour masquer la colère aussi sombre que le pathétique cynisme qui me tordait l'estomac. Je pense que tout ceci vient de plus loin que moi-même, et que c'est une vieille femme qu'on pousse dans un wagon à bestiaux vers Treblinka, un homme aux yeux de touareg qui se fera tuer en 1917 pour devenir français, qui trépignent dans mon inconscient collectif.  Je ne sais pas si ça justifie en quoi que ce soit le potentiel de rogne que je me trimballe, mais ça l'explique, sans aucun doute.
Il a fallu plonger les mains dans des documents jaunis,  de splendides écritures de Préfet de protectorat, des biffures partout pour retrouver les vrais patronymes, revoir une femme qu'on traîne par ses tresses qui descendent à ses pieds, qui ne crie pas, qui ne dit rien, malgré la tonsure ensanglantée à la nuque, un militaire à fine moustache, sa cicatrice sur le bras gauche et c'est mon père, ce soldat.  J'ignorais qu'il avait été blessé. Une bâtarde qui refusait de s'appeler comme sa mère, qui avait osé la procréer avec l'homme qu'elle aimait, aussi marié fût-il. Ce courage et cet entêtement à aimer. Un petit garçon qui veut s'étouffer sous son matelas parce qu'on lui interdit d'aller à l'Ecole de La République,  qui doit s'estimer chanceux.  En France, son cousin  roule vers Drancy.   Ces mouvements du Nord au Sud, et puis la Terre Promise, tant de bateaux, les oranges, les kibboutz et le rêve communiste, qui se tranforme en cauchemar guerrier,  cette petite fille terrorisée qui ne parle pas un mot d'hébreu qui découvre qu'on l'appelle par le nom de celui qui n'est pas son père, le nom honni qui salit les cuisses. L'acte de mariage dans une enveloppe qui sent encore la dragée, Mordekhay, Joseph, Lili étaient témoins à l'ambassade de France, et le nom retrouvé qui ne nettoie rien. Cette honte qu'elle transforme en orgueil et en interdiction:"Personne n'a besoin de le savoir".
Des années plus tard, des siècles, et retomber par le hasard d'une administration hortefienne nourrie à des clubs horlogers, sur l'errance et la douleur, le nulle part et le Je suis partout.
Je peux montrer que je suis française depuis des lustres, en vertu de l'article 17 §1, la preuve en étant rapportée conformément à l'article 143 du code de la nationalité.  Amen.

La belle affaire.