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Pierre, papier, ciseau.
Ca sentait le pré gras, la terre humide, les écorces mouillées, cette odeur douce de bois pourri. Le ciel était drôlement bas, les nuages furieusement gris. Tous ces jours de pluie, l'hiver, d'un coup nous est tombé sur la gueule et ça fait les pieds toujours froids. Je me suis vue dans la vitre de l'immeuble. Je me suis trouvée grande, pour la première fois, à cause du manteau étriqué, bien ceinturé, ou peut-être juste parce que la vitre est petite, ou peut-être juste parce que c'est l'immeuble de mon psychanalyste et que c'est le seul endroit où j'ai le sentiment d'être une adulte, pour de vrai, avec des mots à la place de ma colère de mammifère, et des signifiants fièrement décalqués. Mais sur le canapé, ça s'arrête. Allongée, je suis minuscule. Ca sentait l'essence et la friture, la tomate pelée chez Speed Pizza. Le livreur-pizzaïolo me dit toujours bonsoir, en traînant la dernière syllabe. Il a le timbre cassé et la voix rieuse. Je souris d'un seul côté du visage. Un sourire nerveux. Mon sourire Parkinson. Je ne veux pas qu'il croie, et surtout pas qu'il pense, mais en même temps, je trouve ça drôlement sympathique de me dire bonsoir tout le temps, de ne pas m'oublier, de sortir la tête du four pour me saluer quand je m'échappe de ce putain d'immeuble, complètement sonnée par l'étendue de ma névrose, le manteau mal boutonné, nanifiée. Ca sentait l'automne mouillé sur les feuilles de platane, un peu âcre, un peu feutré. J'écoutais Damien Jurado dans la voiture, et le bruit des pneus sur les flaques mobiles où l'on voit tout trembler. Il y a une certaine complaisance là-dedans, un test à opérer. La pluie, le froid, ces odeurs, cette musique qui monte, ces claquements de main de défoncé, l'enlisement dans un vide sidéral. La route. Je te jure que j'ai le sentiment que j'arriverai à ne plus jamais à parler à quiconque et que ça m'irait. Il me manquerait quelque chose, assurément. Je l'entrevois à peine. Une chaleur, un goût d'altérité à rouler sous la langue. Je ne sais pas. Il pleuvait tellement fort. C'est la panique ici quand il pleut; les bouchons, les klaxons. L'affolement et la révolte devant la perturbation climatique. Tout brille dans les lampadaires du soir et l'eau mêlés, encore plus pour moi, à cause de ma cornée de myope. Le flou gaussien trempé avec des flashes de Noël altéré. J'ai arrêté la voiture au même endroit, une coïncidence, là où on s'était arrêté pour que je sorte de la voiture comme une furie dévastée. C'était le temps où l'on confondait l'apaisement avec la paix. L'arrêt avec la fin. Pour un peu, je regretterais. Cette fois, il n'était pas sorti en courant pour me rattraper. J'ai basculé sur le siège arrière, pour avoir plus de place, en attendant que le bouchon se défasse, que la pluie cesse, que la nuit tombe; en attendant quelque chose. Et je me suis roulée dans ma propre odeur pour me tenir compagnie.

