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automne 2 (moi d'octobre--> phallogocentrisme)

J'ai un métier inutile, tellement inutile qu'il va disparaître.  Il plonge la plupart de mes collègues dans une dépression engluée.  Je ne me suis jamais sentie triste ou desespérée  par mon travail. Heureuse ou satisfaite non plus. Il ne m'a jamais atteint très longtemps. Je suis sans doute trop préoccupée par moi-même, irrémédiablement de mon époque, les mains jointes vers mon nombril, m'auto-vénérant. Je ne me suis jamais vraiment définie.

Je ne mets jamais de vernis sur les ongles. Une force inconnue m'en empêche. La force du sens du ridicule ou bien la force du sens de l'esthétique, je ne sais pas. Je n'aime pas qu'on se peigne, je n'aime pas les demi-mots, les nuances m'échappent peut-être mais surtout, elles me fatiguent. Je n'aime pas vraiment les couleurs.

J'ai de plus en plus de mal avec les compliments. J'ai de plus en plus de mal avec la compassion. J'ai de plus en plus de mal avec les rapports humains. J'ai de plus en plus de mal avec le temps des verbes. J'ai de moins en moins de mal avec la routine. Je pense que je vieillis.

La minceur me va bien, le dépouillement me va bien, tirer la gueule me va bien, le cheveu trop long me va bien. Les cils mouillés, c'est glamour. L'amertume, c'est super esthétique. Ca dessine des angles plus purs, ça fait un halo vulnérable. Ils parait qu'ils nous aiment la lèvre anxieuse, toutes meurtries, ne demandant rien, ne désirant jamais, quasi-décédées. Je sais pas, ça doit leur réveiller le transgénerationnel australopithèque.  La dépression sublime nos dépouilles mortelles.

J'aime bien faire un créneau serré d'une main, en trois manoeuvres brusques et efficaces, devant trois cadres en pause clope qui viennent de me demander si j'ai besoin d'aide. On a les victoires qu'on peut.

La condition humaine, c’est une formule galvaudée. Il n’y a que des conditions à l’humanité. Disons que oui, tout le monde est mortel, mais qu’avant, c’est chacun sa merde. La condition humaine ne nous rassemble jamais.

"Toute conversation est un mur que nous élevons entre les autres et nous, et trop souvent les mots que nous utilisons ressemblent à de vieux tessons de bouteille encastrés dans un mur. De loin, quand ils reflètent le soleil, on les prend pour des pierres précieuses." J. Frame. Faces in the Water. Lorsqu'on doit se taire, lorsqu'on ne peut que se taire, lorsqu'on se sent tellement loin des autres, isolé sur sa banquise, les mots des autres nous paraissent lumineux, presqu'enviables...Tu t'approches, c'est sûr, ça attire la lumière, et tu entends le bruit d'un gargarisme. Plus près, je me souviens toujours de pourquoi je me tais.

Il y a dans l'enfance un enthousiasme, une confiance qui m'essorent le coeur. Je serai pompier, je me marierai avec Emma, j'aurai une voiture qui va vite, je sauverai l'éco-système. Je serai danseuse étoile, je chanterai des comptines au bébé, j'aurai un jean Paul & Joe, mon mari m'embrassera sur les veines des tempes. Ce serait le bonheur. Puis, arrivent les rendez-vous ratés; Emma change d'école, l'éco-système est mort, trop petite pour danser à l'Opéra, syndrome de Waardenburg,  CDI à 700 euros nets, tempes fossilisées. So what ?...Toutes ces promesses que la vie ne tient pas. La fin commence très tôt.