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Un autre jour
Je suis la première arrivée. Je suis toujours en avance, tellement la peur d'être en retard, tellement l'envie que ça soit déjà fini.
Ils arrivent tous un par un, ou bien par petits groupes. Les souriants, les faux-blasés, les traqueux, les enthousiastes, les qui cherchent la machine à café, les qui cherchent la feuille de présence, les qui veulent se faire oublier, lui qui cherche à se faire pardonner, qui se donne tellement d'importance. Le désir des hommes est toujours tellement sérieux. C'est pour ça que je le trouve souvent si niais. Je n'ai plus trop la force de jouer les cyniques, pour ma part. J'ai plus tellement de jeu entre la tête et la poitrine, voire plus bas. Mon désir est devenu tellement miteux. C'est pour ça que je le trouve si laid. Il y a une femme un peu plus loin. Elle est assise, et elle fait des petits gribouillis dans sa marge. Elle a le teint bistre, je crois que c'est comme ça qu'on dit. Elle a l'air calme. Elle mordille son long collier. Elle a de jolies dents, bien rangées. Si j'étais un homme, je l'emmenerais en Italie sur mon scooter, ou en train. J'étais allée en Toscane en train. J'étais très jeune. On avait rencontré des italiens de Rome. Des Romains. Ils m'avaient, moitié par jeu, moitié scabreux, enfermée dans une cabine avec eux; mes copines dehors. Malgré le malaise, j'avais, évidemment, fait ma bravache. "Haaa encoraaa encoraaa più !", j'avais crié en rigolant, avant même qu'ils ne m'aient touchée. Ils avaient ri, réouvert la porte. Mes jambes tremblaient. Cette fille-assise, si j'étais un homme, je la ferais rire, je la ferais danser, on serait un peu ivres, je lui dirais Allez viens on va s'faire Fellini, tout habillés dans la fontaine. On mangerait des pizzas, dans un restaurant avec les couverts payants, je lui dévorerais la bouche, je lui enlacerais les mains, je lui rendrais tous ses sourires. Je la rendrais joyeuse, un week-end. Elle me le rendrait bien, et quand je m'en irais, ce ne serait pas pour lui faire de la peine. Je ne me donnerais pas tant d'importance. Je m'en irais parce que je sais qu'elle sait, aussi, que l'éphémère, c'est le salut; que les films d'amour s'arrêtent toujours quand en fait, tout commence; sinon, personne ne les regarderait. Quel intérêt ? Je m'en irais pour nous rendre service. Et si je ne m'étais pas réveillé si tôt, je sais qu'elle serait partie la première.
Elle me regarde en plissant les yeux, elle doit être drôlement myope. Comme James Dean. Ca fait des regards de détresse, la myopie, tellement ça ne distingue rien. Si j'étais un homme, je trouverais ça émouvant, un moment.
En Italie, je l'emmenerais,
ou à l'hôtel derrière le Musée.
Bon, bon bon...
Je m'ennuie à en crever. Mon coeur, c'est un raisin sec. Mes gestes ne sont que de raison sèche. (pfff) Dans la rue, je feins d'être pressée mais plus rien ne m'accélère. L'écriture hystérise. L'histrion est effervescent dans le silence. L'amour est soluble dans la dépression nerveuse. L'inverse, ça marche pas.
La réunion commence.
Faire semblant d'écouter.
Arrêter de gribouiller, arrêter de mordiller mon collier.
Le désespoir n'est qu'un manque d'imagination.


