« L'écho de mes pas ne m'apprend que ceci: la salle est déserte. | Page d'accueil | Vers la Manche »
Vers l'Océan.
Parfois, les émotions nous dépassent quand nous ne savons pas les nommer. Parfois, c’est parce que nous les nommons trop bien. De vieilles traînées d’abandon, quelques traces de manque, une oppression dont j’ignore toute la cause ; l’attente du pire, toujours. Ici tout est beau, tout est vaste. Il n’y a rien de cette fébrilité touristique, de cette hyperactivité agitée propres aux congés payés. C’est vaste avec des odeurs de pin et d’iode. Je voudrais tellement me fondre dans ce bonheur tranquille, laisser le vent s’engouffrer sous ma jupe, dans mon cœur, dans mon crâne : tout nettoyer. Mais je suis tendue, prête à me rompre, perdue, pièce rapportée dans cette beauté sauvage et ancienne, comme une tache sur l’Océan, je suis une catastrophe pétrolière dans la propreté des marées.
Ici, il y a des guitares, et du vin, des gens autour, aux désirs simples qui ne se fracassent contre rien, des peaux claires et des choses à dire, des histoires à raconter, des anecdotes qui font mouche. Je me sens toute olivâtre et les mots, je n’en ai plus. Je n’ai jamais su faire du sentiment de ma différence un atout, une carte maîtresse. Certains parlent d’eux et se dissèquent, ils posent leur névrose sur la table et vous disent ensuite « Maintenant, tu peux te vanter de bien me connaître », comme si ils vous faisaient un immense cadeau, ils sont heureux de leur complexité, de leurs petits mystères. Ils ont le sentiment de vous faire un privilège en vous livrant leurs petites manies. Moi, j’ai toujours honte quand je parle de moi trop sérieusement. Je fais tout pour me fondre, mais c’est la nuit, toujours à la même heure, que l’uppercut de l’angoisse me réveille. Et je ne sais même plus pourquoi.
Je n’ai que ce cahier pour circonscrire ma peur et faire semblant de la maîtriser. Je crois que je suis incapable d’aimer. Les efforts me fatiguent, et connaître l’autre, le comprendre, le titiller dans ses retranchements, m’émerveiller de ses confidences, je n’en ai strictement rien à foutre. J’ai besoin d’évidences. Je n’ai que ce cahier pour délimiter un semblant de sens, même erroné, une rature pour m’éloigner de cette réalité qui me sidère encore, malgré tous mes détours et mes raisonnements, malgré tous mes renoncements assumés ; quelque chose qui palpite, ce secret de polichinelle qu’on préfère ne pas exhumer trop souvent, une sorte de gangue définitivement fermée à toute espèce de raison. Et même quand on croit se connaître, il arrive qu’on tombe nez à nez avec sa propre muraille. Le soir, je me ramène au jour comme une dent pourrie, une cellule dégénérée, sans courage pourtant, sans face à face fatal, sans tambour ni trompettes, sans ce courage d’arracher définitivement la racine.
(Photo Phedia)


