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Jetée d'encre
Ca te manquait , je pense, de jeter quelque chose par terre, et de jeter des horreurs en l'air. Ca te manquait, je suppose, de haïr quelqu'un, de le rendre responsable de tout.
Il te manquait les millions de coup de fil où l'anecdote deviendrait bientôt un délire terrifiant, où tu tiendrais le premier rôle, celui de celle qui savait tout depuis le début, et qui a dévoilé "le complot".
Je ne t'ai pas croisée depuis un an. J'oscille entre une paix fragile, et une abominable angoisse.
Je les vois jetés dehors dans le petit matin déjà caniculaire. Les valises à leurs pieds. La petite main et le regard si grave. "What's happening, mum ?" "Nothing new."
Dehors.
Et toi qui gémis qu'on t'a abandonnée.
Ca te manquait, c'est ainsi que tu "fonctionnes", je devrais tout te pardonner puisque je connais les rouages.Il y a une explication, toujours. De vraies raisons, des scientifiques excuses, des preuves médicales. Une posture à adopter, faire comme d'habitude, laisser glisser.
Ca ne m'apaise en rien.
Je te dois la méfiance devant toutes les amours qu'on me dit, je te dois de ne croire en personne, et de vouloir tout. Je te dois de comprendre en un seul mouvement, tout ce qui est perverti chez l' autre dans son attente, dans sa douleur, dans sa demande. Et je voudrais ne rien savoir, moi. Je voudrais l'illusion, je voudrais la confiance. Je te dois, sans nul doute, la perte d'un lien que je croyais indestructible, à toute épreuve, un lien de sang. Je te dois ce manque abominable, tout le temps, et rien qui ne le comble; car je ne sais pas ce que j'attends, je n'ai pas de mesure, je n'ai pas l'étalon.
Je te dois de penser, parfois, et ça me fait tanguer, que tu as peut-être raison, qu'il serait bon de couler, avec toi, dans le Kretschmer, pour te rejoindre, t'atteindre enfin.
Je te dois de connaître l'intenable, et de m'y tenir bien.


