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J'ai écouté mon courage: il ne m'a rien dit.
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(Pour cette main tendue, évidente, et tranquille, qui m'a émue.)
(Pour celle que j'ai croisée, et qui retenait ses larmes, pour celles que je connais pas et qui retiennent les leurs, pour leur courage que je n'ai pas.)
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Tu t'es assis là et tu as attendu, tu as sûrement du croiser les jambes, bien haut, ce geste qui te ressemblait pas, trop distingué, trop précieux. Attendre, ce que tu détestais, attendre qu'on te dise combien, où, et toute l'attente encore. Et les tuyaux enfoncés si loin dans ta gorge, se retenir de vomir, et les radios, et les scanner, les investigations. Et attendre attendre, finir par se souhaiter foutu pour plus avoir cet acide tout le temps, l'attente à l'estomac, ce faux espoir.
Et puis attendre encore, dans le tout petit vestiaire, et attendre l'épanchement, et attendre la pleurésie, tout ce liquide qui coulait dans les machines. Et ce souffle si court, et cette voix changée, ce murmure. Et puis attendre que les ravages de la chimiothérapie s'estompent, que les cheveux repoussent, qu'on te foute la paix. Attendre de voir tes frères autour de ton lit, ton petit fils qui tire sur tous ces fils. Quelques semaines de répit,
Attendre encore, un peu, et puis mourir tout seul, même pas un an après.
Je suis là, je sais que je devrais venir souvent. Trop. Ils me regardent, ils se disent dis donc elle est bien jeune elle pour être là si souvent. Même elle, hier elle m'a dit : Oui c'est sûr, c'est pas marrant. Ne vous tracassez pas. Je pense à ces poupées guatemaltèques, à qui les enfants confient leur tracas. Ils les glissent ensuite sous leur oreiller, pour des nuits apaisées. Mais moi, j'ai peur, j'ai peur à un point que tu peux même pas imaginer, et pourtant la peur c'est un organe chez moi. Je la sens battre comme un coeur, c'est tout le temps. Peur à vomir, parce qu'il le faut, c'est ma fidélité, et j'ai une maladie: l'hypermnésie. Et puis honte aussi, si tu savais comme j'ai honte d'avoir peur pour mes longs cheveux, mes jolis seins, ma petite misérable vie. Il faut attendre, se déshabiller, il faut...attendre, buste nu, et imaginer.
J'ai tellement peur, j'ai tellement honte que j'ai perdu la vue un moment, comme quand j'étais gosse avant les attaques de panique. Il est beau le docteur. Je tombe tout le temps sur le docteur beau, et jeune et doux. Je voudrais une femme, une mamie, une qui connait le malheur de naître avec un utérus, et l'enfer des hormones dans les attributs secondaires de mes deux, une soeur, que je puisse pleurer un peu, grimacer, dire que j'ai mal au coeur. Mais là non, je dois faire la digne, la courageuse, et me faire malaxer, enduire, aplatir ponctionner et expliquer l'histoire, me retenir de pleurer pendant qu'il regarde. Ha mais je le vois pas, je vois pas, ha ha... ha oui, voilà...et le clic des mesures, attendre. Attendre.
Et ce silence-là, comme un gouffre de possibles. J'aurai pas ce courage. Je ne l'aurai jamais.
Non mais C'est rien, c'est rien, madame... allons allons...
Parce que tu vois j'ai pas pu m'empêcher de lui attraper la main.
J'ai pas pu m'empêcher de lui tenir la main.
Mais j'ai des excuses, j'avais tenu la main de personne.
Les mains tendues, ça se regarde se tendre, ça se trouve beau, tendue, ça s'émeut de sa capacité à se tendre. Ca se donne jamais pour de vrai.
Les mains tendues, c'est de la diplomatie, la belle diplomatie qui ne protège que le diplomate, qui se croit empli d'empathie et qui pense juste à ne pas avoir mal, lui.
Je tiendrai plus jamais la main de personne. Jamais. Les mains tendues, ça ne m'a jamais touché que le cul.
Alors non non c'est rien, cette fois c'est rien. Faut revenir voilà, dans un an. Oui la génétique, c'est pas marrant.
Vous devez rien. C'est pris en charge.
J'ai eu tellement peur, papa.
tellement honte d'avoir si peur pour moi.
Je me suis assise là, les jambes croisées bien haut, comme il faut. Ca me ressemble pas. J'attends que ça s'écoule la peur, j'ai attendu un peu, et puis, c'était l'heure de repartir au bureau.

