« Sang de mémoire | Page d'accueil | "J'étais tombée dans l'amour..." »
Leçon de maintien
Finissons-en, je t'en prie. J'ai vu les roses dans le vase, sans te voir, l'eau jamais croupie. J'aurais du t'apporter ces désespoirs du peintre. J'ai entendu ta voix entre la plainte et la colère faussement retenue, une posture. Malgré tout ce temps, elle me donne toujours des envies de meurtre. J'ai perçu toutes les double-contraintes, toute la nouvelle histoire que tu t'es déjà inventée en criant seule dans ta cuisine, pour incarner cette splendide victime, solitaire et inconsolée. J'ai beau connaître la pathologie, maîtriser tous les rouages, sentir de loin toutes tes ruses, analyser le délire et le comprendre à un point qui me terrifie, j'ai toujours cette immonde colère, ce stupéfiant besoin de me justifier. Tu ne sais même pas, tu ignores tout le mal, tout ce que tu as semé. Epargnez-moi, je vous en prie, l'impossible amour à la sauce mythologique, l'entente interdite quasi constitutionnelle, voire constructrice, vomie sur canapé. Parce que moi, voyez-vous, moi, je voulais l'aimer. Je voulais la réparer, la remplir, je voulais effacer son chagrin pour toujours. Je voulais la guérir pour qu'elle puisse enfin m'aimer.
Tu te souviens les jours de pluie, ces seuls jours où tu me touchais ? Tu m'essuyais les cheveux, pour ne pas salir les parquets. La ressemblance avec la caresse ne m'a pas pas échappée. Je savais ma méprise, le malentendu, mais je m'abandonnais, déjà rompue à me satisfaire de tous les semblants pour une main sur ma tête.
Finissons-en, je t'en prie. J'ai compris ton égo altéré, j'ai même vu ton regard habité, tes beaux yeux de malade tout tournés en dedans de toi. Je sais tout ça mais je trépigne, je vocifère, je sens la main glacée de la culpabilité sur ma nuque. Je voudrais tellement que quelqu'un me défende, je voudrais qu'on te dise que tu t'es trompée quand tu n'as pas pu m'aimer. Parce que tu vois, malgré toute cette théorie implacable, tout ce que je sais, et tout ce que tu ignoreras toujours, je ne suis jamais sûre que te haïr est la seule condition pour survivre. J'ai mis trente ans à te haïr, j'ai mis trente ans à te désinventer, et je te hais bien trop fort pour que ce soit vrai. Je te hais, oui, c'est sûr. Une posture.

