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Mother and Son.
La maternité est une folie, véritable enfermement, et ce n'est pas seulement la culpabilité qui nous fait adorer cette prison. Ou que je sois, quoiqu'il m'arrive, je suis toujours désormais, dans une autre dimension, et je parle à quelqu'un d'autre dans ma tête. Dans l'effervescence d'un travail à fournir, dans l'horreur de perdre mon père, dans les conflits passionnés, à défaut d'être passionants qui ponctuent ma vie, je suis encore et toujours ailleurs. Une schizophrène qui parle à un absent, sauf que celui ci est vivant, sauf que cette présence qui ne me lâche pas, c'est mon fils. Reliée à un ailleurs, un cordon invisible. Je devrais dire, plus honnêtement, le souci que j'ai de mon fils. Son appétit, son sommeil, sa toux, le pantalon que je dois coudre (je vis une tragédie) pour son spectacle, ses cartes, sa dictée, son équilibre, ses amitiés bruyantes, définitives, ses amours timides et fatalistes, la peur que je dois taire toujours quand il nage, quand il dévale à vélo une pente de skate, quand il réagit à un vaccin, quand il me demande où est sa grand mère, son oncle, son papi mais aussi le vert d'ambre de ses yeux, ses petits biceps blancs, son humour ravageur, sa dureté implacable quand je l'engueule, il ne supporte pas, ses questions incessantes que je ne comprends pas. Un coin de ma tête reservé- une forteresse imprenable.
On s'étonne toujours quand je le retrouve, que je ne sois pas folle, dans la joie éperdue des retrouvailles. Mais il ne m'a pas manqué, il est avec moi, toujours et c'est souvent un drame- pour ceux qui m'accompagnent-, même si je le cache bien. Le plus inquiétant, peut-être, c'est que c'est pour lui identique, il lève à peine les yeux. Tout recommence comme à la minute où nous nous sommes quittés. Ce n'était qu'une suspension. Nous sommes certains de nous retrouver. Pas de serments, pas de stratégies, pas de feinte indifférence, pas de calculs - aucun. Je sais toute ma chance. Je sais que sans lui, j'aurais déjà choisi d'en finir. Sans tambours ni trompettes, c'est juste que je m'ennuie infiniment de la vie et que je me sens comme un fantôme, une imposture, une vanité et tout le toutim. Mais j'enragerais trop de ne pas savoir ce qu'il devient, et personne ne sait la dose exacte de collyre, et comment la mettre dans son oeil rougi par le pollen. Je dois rester pour cette goutte-là. Sans doute. En tous cas c'est à ça que je pense, et ça me parait une excellente raison de rester. Et je suis heureuse de ça; ça n'a rien de sacrificiel ni de tragique. Je mesure toute ma chance de ne pas avoir à chercher un "but" dans la vie, une utilité quelconque pour mes contemporains, une direction, quelque chose pour rester là. Je ne pourrais pas y croire longtemps.
Je crois que c'est pour ça que je me pose tant de questions à soixante euros sur un canapé, sur mon sexe, et de qu'est ce qu'être une femme- et le désir, et l'Autre avec un a ou un A, et toutes ces conneries-là. Essentielles pourtant.
Pour éviter la folie de n'être qu'une mère. Faire l'amour et être aimée par un homme, c'est un espace de liberté - je ne peux pas convoquer mon fils-là. Aimer un homme, c'est sortir de ce dialogue intérieur et délirant entre lui et moi. Disons pour traduire mieux que c'est un apaisement pour mon cerveau et pour ma descendance, quand je m'occupe de mes fesses.
C'est aussi, certainement la liberté que je lui laisse pour qu'il me sache heureuse -ou malheureuse- et qu'il n'y soit pour rien.


