« Des fois, je révise mes classiques. | Page d'accueil | Leçon de maintien »
Sang de mémoire

" il y avait la mort entre nous (...) comme avec ou chez tous ceux qui s’aiment”
On prenait la voie express limitée à 70 km/h. On voyait la mer à un moment. Il me déposait à la sortie. Nous partagions une intimité silencieuse, sans un regard, sans un geste; une intimité d'aube, plus liés que des atomes. Il me donnait dix francs, muette connivence. Il ne faudrait pas lui dire.
J'achetais des cigarettes avec un horrible sentiment d'ingratitude, vite balayé par mon rendez vous secret si matinal, avant le début des cours, dans le bar près du lycée, avec un apprenti peintre en lettres qui avait un Dax, des yeux verts et un QI négatif. Il me trouvait "jolie". Il n'est plus venu à ma table quand une amie lui a dit que j'étais juive et vierge. Pour lequel de ces deux méfaits je n'ai plus eu droit à sa présence, je ne l'ai jamais su. J'en ai voulu à mon amie, et surtout à moi-même. J'avais le QI bien bas.
Il revenait me chercher, après les cours, plein de poussière et de copeaux. On parlait peu, les cours, le bac de français. Je voulais qu'on change la fréquence de la radio. Il faisait mmh. Ca voulait dire oui. On avait ce geste, complicité tragique, tacite. Je prenais ma respiration, il me pressait l'avant- bras avant de rentrer dans le palais Médicis, briqué jusqu'à la jointure des interrupteurs.On se donnait un peu de courage, je crois.
Chaque année donc, je me rappelle un peu plus qu'il est mort, comme il se doit.
Il faut toujours que j'en fasse trop, moi. Chaque année, je perds du sang, ici ou là; des endroits qui font penser à son cancer. Identification morbide, bien évidemment pathogène. Merci, bonsoir. Moi, quand j'aime, faut que ça se voit, et ça finit toujours par faire peur. Je crois que c'est juste parce que poser un caillou, une rose puis renifler trois coups au-dessus de son tombeau, ça ne dit pas assez, ça ne me dit rien. Ca ne dit pas combien je déteste sa mort, alors qu'il faut l'admettre. Ca ne dit pas combien j'ai eu peur de sa foudroyante maladie, et que j'ai dû le taire.
J'ai besoin de le dire, et personne n'écoute. Personne n'entend rien. Et c'est bien normal. Je le raconte, muette, à corps perdu, dans mon propre sang qui s'écoule de là où il ne faut pas. Parce que les mots ne suffisent pas, parce que je veux que ça se sache, parce que c'est comme ça que je parle, moi.

