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A 62
On s'est rencontre sur l'a62, dans les toilettes de l'aire Buzet-sur-Baïse. Il y avait du vent. Les chiottes pour hommes étaient hors service. Moi aussi. J'étais en position gardien de but sur les wc turcs, et je chantais
you're terrific when you're drunk
I like you mostly late at night
you're quite all right.
J'étais heureuse, parce que j'avais pensé au kleenex pour m'essuyer. il n'y a jamais de papier toilettes sur les aires d'autoroute, ou s'il y en a, il est rouge, épais et sec, il fait mal. Quand je suis sortie des toilettes, j'avais fini ma chanson et ma vessie vide me donnait le sentiment euphorique et vain de la liberté. Tout redevient possible et léger quand tu n'as plus envie de faire pipi. Tout redevient possible quand tu n'as plus envie tout court. C'est inutile mais c'est intéressant. Il était là, debout, et il réajustait les bretelles de son sac à dos. Il avait une barbe de deux jours, et des yeux qui en avaient vu de belles, avec des pupilles si petites que j'ai tout de suite compris qu'il venait de revoir sa soeur. ll m'a dit "C'etait beau ta chanson d'urinoir" J'ai dit oui, j'ai dit :"Cette chanson est très belle, je dois le reconnaître.", comme si je m'excusais, un peu. Il m'a regardée de haut en bas. Je trouve que c'est plus sincère, moins génant que de bas en haut. Regarder ma tête avant mon cul, je trouve que c'est une marque de respect. C'est quelque chose qui se relève. A vingt ans, tu te dis que le mec te regarde les miroirs de l'âme ou un autre truc d'un goût douteux, bref, à vingt ans, tu te racontes une histoire. Quasi vingt ans plus tard, tu te dis juste "Voilà un mec qui sait regarder poliment" Et tu te racontes rien. Ca repose. Il avait bien dix ans de moins que moi. La différence idéale. Il ne me demanderait jamais en mariage, et moi je ne tomberai jamais amoureuse de lui. Nous nous épargnerions donc des repas au restaurant pathétiques ou je lui avouerai sur le ton de la confidence, histoire de dire quelque chose, que j'avais découvert en analyse que j'étais, tiens toi bien, une boulimique qui se faisait pas vomir, ou plutôt, une anorexique, ouais, mais qui mange. Il aurait fait Ho ben ça alors s'il avait l'intention de me sauter le soir même, ou Tu paies soixante euros pour savoir ce genre de conneries ? s'il avait décidé de se tirer avant le dessert. Ca me faisait un vent frais dans les synapses, comme une liberté urinaire, une autre. Je trouvais ça merveilleux, cette chance de tout ce qu'on allait économiser puisqu'on se reverrait jamais. Je ne serais jamais condamnée à faire la conversation, animée de cet incompréhensible besoin d'être entendue. Dieu qu'il est bon d'être délivré du besoin d'être compris. Il m'épargnerait le narcissisme inhérent à l'homme le plus généreux et ouvert à l'autre, qui, dès qu'il se sent aimé, et désiré redécouvre la béatitude gonflée d'importance d'un nourrisson repu, et souvent ça me dégoûte. Tout ce qui a un rapport avec le lait et le miel me révulse. Nous allions nous épargner tant de choses. J'avais envie de le prendre dans mes bras et de lui embrasser les paupières, pour nous remercier. Je me disais tout ça pendant qu'il déboutonnait mon Aquaverde, pas trop fébrile, mais le geste sûr. C'était un joueur de saxophone, il avait la lèvre inférieure un peu aplatie. Ca rendait ses baisers insolites. Il avait le ventre dur et les gestes très lents. D'habitude, ça m'exaspère. Les hommes qui continuent de se raconter des fantasmes pendant qu'ils font l'amour m'ennuient un peu. On dirait qu'il se regardent faire. J'aime bien qu'on assume le côté pulsionnel de la sexualité, qu'on en fasse pas tout un fromage. Les couples qui ont besoin de se raconter par le menu tout ce qu'ils vont se faire, et de créer tout un décor m'épatent. Quel temps perdu. Quand j'ai faim, je mange, sans fermer les yeux pour savourer combien j'aime manger. Disons que c'est être repue qui m'intéresse, pas de faire mijoter le plat. Mais bon, là, ça allait, il ne se prenait pas pour Mickey Rourke. Il avait des gestes lents, je pense, parce qu'il bandait mou. Je ne l'ai pas pris contre moi, je ne me suis pas dit que c'était parce que j'étais pas sexy. On était au -delà des considérations Marie Claire, je crois. Il avait ses problèmes de bandaison, que veux-tu. Moi, J'avais mes problèmes de désir froid et roide. Ma faim sèche et désincarnée. On n'allait pas s'en vouloir pour si banalement peu, hein... On était fait pour s'entendre, alors on ne se parlait pas.
On a tranquillement assouvi un désir tiède et fatigué, sur une aire d'autoroute sans se prendre la tête et sans se dire qu'on vivait un truc qui nous ferait décoller tout seul quelques jours, en regardant nos lèvres un peu gonflées dans le miroir de la salle de bains, sans se la jouer fièvreux du bas ventre. Je savais que je ne me rappellerai plus son visage dans l'heure qui suivrait. Il savait que je me foutais complètement de savoir s'il aurait pu m'aimer. Ca nous rendait affables et tolérants, bienveillants, amicaux. On se rendait service sur l'autoroute, en quelque sorte. J'aurais voulu que ça dure un peu moins longtemps, parce que j'avais un peu froid aux fesses. Il aurait bien aimé que je sois plus active, mais j'ai cette habitude des filles qui ont été suffisamment désirées de pas trop me fouler, je dois dire, de me considérer comme un cadeau du simple fait de m'offrir. Avec l'âge, il va falloir que je reconsidère la question, sans doute, mais ça ne me pose pas de problèmes, en réalité. Qu'on n'y revienne pas m'arrangerait plutôt, quand bien même ce serait parce que je suis décevante de la gaudriole. Qu'on ne revienne pas à moi, je crois que ça me conviendra toujours, ça m'évite de prendre les devants et de faire pffffffff pour que l'autre commence à comprendre qu'il est temps de tailler la route.
Quand la chose a été réglée, j'ai failli dire "Merci bien. Mais là, faut que t'y ailles, hein", mais j'ai des lettres alors j'ai juste dit:"C'était très agréable. Je dois filer" Il m'a dit qu'il aurait aimé savoir mon nom. J'ai dit que je m'appelais Louise, parce que j'aime bien ce prénom. Ca n'a pas manqué. Il m'a dit "Ca te va bien" Et j'ai tapoté ma main pour me féliciter. Il s'est éloigné sur la route, il a levé son pouce, il avait encore bien des kilomètres à faire. Je suis retournée faire pipi. J'ai chanté:
Well she's all you'd ever want,
She's the kind they'd like to flaunt and take to dinner.
Well she always knows her place.
She's got style, she's got grace, She's a winner.
Il y avait un homme dehors. Un très grand, très brun, très maigre. Il avait de belles mains. Dix ans de plus à peu près. Une différence idéale. Déjà casé. Il ne me harcelerait jamais. Ca me ferait comme une vessie libérée. J'avais envie de l'embrasser à la naissance des ongles tellement ses cuticules étaient jolies, pour nous féliciter.
Il a dit "C'est joli, cette chanson ..."



Commentaires
t'es reviendue "entièrement" ???? anh, chui contente c'matin !!!
Tu reviens avec une note qui sonne juste, tellement juste, avec un phrasé inimitable : "J'avais envie de l'embrasser à la naissance des ongles tellement ses cuticules étaient jolies, pour nous féliciter." Qui d'autre aurait pu dire ça ????????
J'avais pas envie que ça s'termine si vite !
Ecrit par : Sandrine | 22 avril 2008
ah te revoilà, toi! ;)
Ecrit par : ars | 22 avril 2008
Ouais !!! t'as réouvert les commentaires !!
Très très bien le texte (et j'ai reconnu "Sea song", mais pas la deuxième, malgré le mp3 ...).
Et sinon ... la petite chose d'il y a 2 mois est toujours d'actualité ?
Ecrit par : Kinishao | 22 avril 2008
Ha ben non, je me suis trompée en ré-enregistrant la note ce matin alors que je corrigeais les fautes. Le soleil ne brillait pas, le café coulait à une vitesse approximative de deux gouttes par tiers de minute.
Palpitant non ?
Mais merci, merci beaucoup. Ici, et pour le reste en mail qui me donne le sentiment que tout ça sert à quelque chose.
(Kini il s'agit d'une reprise de Tom Jones. Et tu as raison de me rappeler a mon devoir. Mailons nous les uns les autres :)
Ecrit par : abs | 22 avril 2008
Alors là on a le droit de commenter !
Moi, c'est sur ton blabla que j'avais des "comment taire...", enfin c'est vrai qu'elle est jolie cette chanson et puis c'est sympa d'être revenue.
Ecrit par : furikawari | 22 avril 2008
Les comms sont rouverts cà tombe mal j'ai rien à dire ;o)
Ecrit par : Jipes | 22 avril 2008
Ben non, je me suis plantée en enregistrant, je n'avais pas l'intention -consciente en tous cas -de reouvrir les coms.
Mais bon , quand bien même, cela ne veut pas dire que je suis "revenue", considérant que je n'etais jamais "partie" et tout bien considéré, ai je jamais été "là" ? (Orgue planante et mystérieuse puis piano allegro ma non troppo)
Sur ce, vous allez rire, mais faut que je file, j'ai rdv avec mon éditeur.
....
(I'm so fuckin' funny)
Ecrit par : abs | 23 avril 2008
Les gens "t'aiment" peut-être plus ou autant que tes textes ma poule, c'est peut-être ça que cela veut dire... Tes notes leur semblent-elles "mortes" quand tu n'interviens pas au point de penser que tu as disparu ? Pour ma part je pense tout le contraire, je trouve qu'on voit bien mieux tes textes depuis que tu as fermé les com's, leur présence propre se détache sans interférences, on va à l'essentiel de ton écriture qui est quand même ce que tu donnes ici, il ne faudrait pas se tromper d'offrande : ce n'est pas toi que tu jettes en pâture mais ton écriture que tu donnes à voir... mais la frustration peut venir de ce que tu prives alors tes admirateurs de la jouissance du transfert ;)
Gardarem el msn !
Ecrit par : Sygne | 23 avril 2008
très poignant ce sentiment de femme "kleenex"qu'on jette apres usage sur une aire d'autoroute...ça compense en plus le manque de P.Q
y en a qu'on tient par la laisse...toi c'est par la vessie...faut toujours te la garder gonflée
purée!!! si fragile apres la vidange....ça m'émeut...jt'e jure que ça m'émeut au point d'avoir envie de faire pipi
bien sûr, je vais pas répéter que comment que t'écris bien et bla bla bli et bla bla bla....
Ecrit par : kb | 23 avril 2008
KB > regarde ce que j'écris ci à la dame, des fois que ça te rende jaloux :
- Ben alors, tu ne t'appelles pas Louise !
Ecrit par : yves | 23 avril 2008
merci.
Ecrit par : peekaboo | 23 avril 2008
ben voyons yves!...je sais bien qu'elle s'appelle georgette... !!! demande à byby...il confirmera :)))
Ecrit par : kb | 23 avril 2008
Yves> Ceci est une fiction. Je ne suis pas sur l'autoroute. Et je ne fais jamais pipi. je suis une androïde. :)
Kb> ho l'autre. C'est elle qui (en) jette plutôt non ? Et tu peux me repeter que j'ecris bien, blabli, c'est quand même tous pour là qu'on est là, non ? Que le bloggueur au dela de cette contingence me jette le premier rocher (suchards)
Peekaboo> je suis toute émue par ton merci. Il me fait tres plaisir. C'est sincère.
Sygne> Je crois que j'assume le fait que cet endroit ait été un vrai lieu de debauche MSN et de rigolade. Et j'assume aussi de fermer les coms et de laisser vivre et mourir, empilées , toutes ces notes. Si j'en crois ce que je lis, et vois dans la blogobulle, c'est somme toute banal de passer par différentes étapes. Ton analyse est comme d'hab bien pertinente. Et si je n'ecoutais que moi, je te chanterai "Emmene moi au jardin potager..." tu me dirais "t'es bourrée ou quoi?" et après on boirait du Get 27 parce qu'on est trop eighties.
Ecrit par : abs | 23 avril 2008
mais tu reviens pour toujours là?
ou on va devoir encore se gratter pour le transfert?
(n'empêche, elle parle bien Sygne!)
Ecrit par : ars | 23 avril 2008
et alors...j'aimerai bien une suite...ou bien la fin de l'histoire.
Ecrit par : j'aime la vie | 24 avril 2008
J'aime beaucoup cette nouvelle et son héroïne.
Ecrit par : Aude | 24 avril 2008
Ho oui on boirait du jet 27 dans une péniche rock en écoutant une chanteuse manga et un guitariste hard-rockeux, et je dirai à un saxo sexy-cruel que tu chantes comme PJ harvey, et à un batteur timide que tu chantes comme björk, et un grand bonhomme en mousse nous jouerait "jeux interdits " en entier (what a fuckin'performance !), et des femmes mûres se rouleraient par terre en hurlant... mais je m'enflamme, je m'emporte alors que je revenais juste corriger une faute (mon côté bobique) : c'est Gardarem LOU msn (et pas EL)
C'est important je crois.
Ecrit par : Sygne | 24 avril 2008
Sygne> Oui, c'est une idée, et ensuite tout le monde réaliserait que je chante comme Leonard Cohen Bourré.Et un enfant de 13 ans me dirait "tu t'emmerdes là ,pour les accords, regarde tu fais ça, ça, et ça. Et je m'achèterais un pipo. Mais j'aime quand tu t'emportes, et que le feu te traverse, car alors, je sens monter en moi le Désir de l'objet a
à savoir: La patata Brava.
Gardarem tout ce que tu voudras. :)
Aude > merci beaucoup.
J'aime la vie> ton pseudo me fait râler. Jamais je n'aurais pu l'écrire. :) je sais pas pour la suite...elle reste sur l'autoroute et elle attend connement qu'on l'emmène ? Ou juste ...elle continue.
Ars> HAHAHHAHAHHHAH (voilà, hein, je sais pas comment le dire autrement, tu m'entends, là ? )
ABs>
..et là j'ai failli répondre à Abs, sans rire !
il est temps de reprendre le blog autistique, je vous le dis.
Ecrit par : abs | 24 avril 2008
C'est joli, ton écriture que tu donnes à voir...
Et sinon, "blabli" aussi, et beaucoup d'autres choses. :)
Ecrit par : emelka mx | 24 avril 2008
Tu veux dire que je suis eighties??? Mais j'étais même po née moi!
Ecrit par : Emi | 25 avril 2008
Merci emelka :)
Emi> La claque tu viens de me mettre.
KC comme disent les djeuns.
Ecrit par : abs | 25 avril 2008
il faut que je rectifie une ou deux petites choses parce que je crois (avec tout mon respect) que t'es pas super super forte en arithmétique, hein, parce que vue ma vingtaine d'années bien tassée, je suis quand même née pendant les 80's, en 84 même! Donc je me souviens de quelques trucs épars de ci de là, genre les vestes avec des épaulettes taillée pour faire de toi une femme de pouvoir, le maquillage qui fait passer n'importe quelle jeune fille potable pour un vrai travesti des bas quartiers, les choucroutes de cheveux, les vêtements fluos, les caleçons à fleurs, bref tout ce qui fait la gloire de cette époque finalement.
Ca va mieux ? ;)))
Ecrit par : Emi | 25 avril 2008
Mes années 80 à moi, c'était ça....Emi.
(et sur ce, honte sur moi jusqu'au troisieme millénaire)
http://fr.youtube.com/watch?v=w_hEQgjtwas&feature=related
(Le clip non satyrique est pire)
Ecrit par : abs | 26 avril 2008
Superbe texte pour une fort jolie histoire. Je suis content aussi du retour des commentaires pour mettre mon grain de sel.
"Les couples qui ont besoin de se raconter par le menu tout ce qu'ils vont se faire, et de créer tout un décor m'épatent. Quel temps perdu."
Complètement d'accord. C'est une chose que je n'ai jamais comprise non plus. Et qui me fait peur, quand cela me concerne, quand l'autre partie tire ses plans sur la comète.
Ecrit par : Querelle | 26 avril 2008
merci beaucoup, je suis contente qu'elle plaise cette histoire. je me suis eclatée à l'écrire.
Ecrit par : abs | 26 avril 2008
Tout simplement superbe. Et pour les com's fermés, t'as eu bien raison. La dernière fois que j'étais venu ici, je m'étais dit qu'à ta place, c'est probablement ce que je ferais.
Ecrit par : draleuq | 27 avril 2008
Eh bien merci, ho oui alors merci.
Le "feed back" c'est le plus diff à assumer au final. Comme dans la real Laïfe :)
Ecrit par : abs | 28 avril 2008
Ceci est un commentaire pour la note suivante, celle des images de la fée des clichés. Ton hommage est juste et beau pour elle et son talent.
Ecrit par : peekaboo | 30 avril 2008
Tu m'as manquée, toi aussi. Beaucoup.
Je suis momentanément dans les valises, dans les couches-culottes, dans les devoirs d'histoire-géo, et accessoirement chez l'avocat, mais dès que je peux, je relis à reculons et je m'avance en emmenant tes pensées avec moi. Tes émotions, réflexions me sont précieuses, elles me fécondent. Moi, ta belle-mère, t'rends compte ?
Ecrit par : Z. | 05 mai 2008
J'ai peur d'être stérile de l'emotion, Z.:)
T'as vu j'ai un blog autiste maintenant, il commence à me ressembler comme ça, (ca me fait une émotion toute douce de type reflux gastro-cardiaque quand je te lis)
Peekaboo> merci :)
Ecrit par : abs | 06 mai 2008
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