« Ca ressemble à une comptine. | Page d'accueil | (Under bad influenza)* »

Trottoir

 
podcast

C'est la fin. Je reste assise sur le trottoir à l'endroit précis où je suis tombée. Je sais qu'on me regarde; peut être même s'étonne -t-on que je ne me lève pas, pour aller m'attabler. On me voit si rarement immobile. Mais je n'ai plus rien à voir avec l'humanité. Il y a un chien avec des yeux jaunes qui penche la tête, en ahanant puis gémit un peu en me regardant. D'habitude, ça me dégoûte, et là non.  Qu'un chien aux yeux jaunes soit le témoin de ma chute ne me gêne pas, au contraire. J'ai appris à ne plus m'encombrer des apparences.
Si ç'avait été un enfant, le mien, ce n'aurait pas été possible. Les larmes d'un enfant, c'est trop dangereux pour l'équilibre général. Je ne veux plus prendre quiconque dans mes bras par réflexe, tu m'entends ?  Par réflexe, on aime, on tue, on fait des bébés, on sort la tête des tranchées.  Mes réflexes n'ont que des conséquences désastreuses. Je ne veux plus payer toute ma vie quelques secondes où je me serais prise pour une femme, où je t'aurais pris pour un être humain.
Mon père était menuisier. Il aimait ses meubles, il caressait toujours le bois quand c'était fini. Sa large main à plat, un mouvement respectueux, lent, calme. J'aurais voulu me transformer en armoire pour qu'il me caresse ainsi. Je ne peux pas téléphoner à ma mère. L'angoisse me serre le ventre avec sa main gelée. Ma mère va pourtant très bien, il paraît. Peut être que c'est ça qui m'angoisse.  Une mère morte, cela pourrait me laisser espérer que tout serait plus beau si elle était encore là.  Elle est vivante et c'est sans espoir.
 Voilà, c'est terminé.  Le vent, les papiers qui volent, ma main gelée, les rats qui filent dans le caniveau, je quitte le navire, mon cul sur le trottoir. Le chien, yeux jaunes, tête penchée, gémit en ahanant, avec comme une interrogation dans la fin de sa plainte, cette cassure dans son murmure: le dernier bruit du monde.