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l'indécidable
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"Je me brise à chaque tentative de me souvenir."
J' aurais dû m'asseoir à côté de toi, j'aurais dû te dire que j'aimais pas quand tu rentrais doucement comme ça. Parce que tu es rentré plus vite dans ma vie et c'était pas banal, et je préfère comme ça. Je vis tout dans l'urgence parce que je sais que je vais mourir. Plus vite que tu crois. Faut pas écouter les filles qui te disent que tu dois faire doucement, que tu dois faire patiemment. Faut pas écouter les filles. Voilà.
J'aurais pu te balancer les phrases, celles que ceux qui doutent ne disent pas, et ils pensent les retenir pour s'éviter le pire. Mais le pire est déjà là puisqu'ils ne les disent pas.
J'ai rien dit parce que j'avais honte, et aussi parce que j'avais peur de le penser tellement fort, c'est tout.
J'aurais pu choisir de te dire toute ma colère, ma déception. Parce que j'ai beau creuser, tu vois, j'ai beau trouver plus simple, plus tranquille, plus beau, plus jeune, plus joyeux même, plus endurant et tout le bataclan, ça me brûle pas. Ça me déborde jamais. J'ai essayé de tout détruire et je n'y arrive pas. C'est chaque fois pareil, je suis abrutie devant ton intelligence, tant les autres sont bêtes; ton regard en coin, tant les autres sont fats; ton cul divin, quand les autres sont plats; ton doigt plus court à cause d'un accident de porte, ta façon de n'avoir jamais dit d'une ex le moindre mal, même à quart mot, sans jamais faire le douloureux muet, ton absence totale de crainte devant ceux qui te dépassent, sans ostentation, ta franchise d'asocial dont j'ai eu honte parfois, mais je préfère ça que la diplomatie à deux francs, qui ne protège que les diplomates. C'est clair et net maintenant. Ta pudeur, ma brutalité, et vice versa, ta connerie, énorme; la mienne, immense; ton humour que je saisis pas, mon humour que tu comprends pas. C'est là que je suis, sinon bien, tout au moins un peu à ma place.
Mais j'oublie rien, j'oublie pas. Je me rappelle de toute la rage, et de "je ne t'aime pas", et du reste. Les conflits ne m'ont jamais fait peur. Je les hais, mais je ne les évite pas. Il aurait fallu se taire, il aurait fallu "parler". J'ai rien fait. Il aurait fallu ravaler, ne rien attendre, "patienter" ou que ça se tasse. Je sais pas. J'ai jamais su, et je veux pas savoir. C'est ça le pire.
Je me rappelle aussi de tes bras quand je suis sortie de la chambre froide, de ces larmes que tu cachais pas. Je me rappelle trop bien tout ça.
Passé, présent unis devant Dieu. Depuis Homère, il paraît que toute la littérature ne parle que de ça. Les blogs n'y échappent pas.
Je veux pas attendre raisonnablement la deuxième année de concubinage pour subodorer un possible et éventuel sentiment d'attachement. (attends, je vomis). Je veux pas me dire que là, ça va, je souffre pas, alors, ça va. J'aime la tête de moi que je vois chez toi. Je t'aime pour moi, oui, et alors ? Je ne veux plus d'enfant de toi, je veux même pas que tu me fasses l'amour, je m'en fous des orgasmes, non c'est pas vrai, je mens. Je m'en fous pas. Je veux que tu me restes, je veux que tu sois là, même quand moi, je me casse. Je veux que tu me redemandes en mariage 1h après m'avoir rencontrée, que je te réponde oui, mais que je vais faire semblant de réfléchir pour avoir l'air crédible. Je veux que tu me dises qu'avec moi, t'es sûr d'être aimé. Je veux que tu me dises que tu es bouleversé. Je veux que tu me dises que je te fais chier. Je veux te répondre "C'est çui qui dit qui l'est." Je veux avoir mon coeur qui saute quand je vois ton nom sur mon portable. Je veux que ton coeur pète quand je descends du train. Je veux que ce soit comme avant. La tête plus dure que du ciment.
Je veux te dire "Ne m'en veux pas" et que tu me répondes "Mais je t'aime, tu me demandes l'impossible, là." Je veux faire semblant de m'intéresser aux scandales des OGM, faire semblant d'apprécier l'horreur absolue d'un album de Bashung en continu, juste pour le son de ta voix qui le parle. Ce que tu dis, je m'en fous. La forme je te l'ai dit, la musique, seulement. Le fond, c'est du vent pour se grandir.
L'amour est con comme un balai. J'ai cru que mon regard t'importait moins que ce que j'avais à taire. J'ai jamais rien "pensé". J'aurais dû. j'aurais dû et je sais pas. Je voulais qu'on se doive rien. Un vieux rêve de gratuité, un vieux désir d'unicité quand autour, je vois que tout se paie, et je me sens flouée, forte, merdique, indépendante et abandonnée.
Je veux pas faire d'efforts, et essayer de te comprendre. Je ne suis pas chrétienne. Je suis de cette sale race qui pleure quand c'est gai pour elle parce que c'est sûrement dégueulasse pour quelqu'un d'autre, et qui se moque pour pas pleurer. Je t'en veux, je te trouve odieux. Je voudrais t'arracher les yeux. Je veux pas que tu me consoles, je veux pas qu'on s'"explique", je ne veux pas de tes excuses, je ne te dédouanerai jamais. Vois, je garde les miennes pour me rappeler tout le mal que je t'ai fait. Je prends toujours mes responsabilités. Je veux pas que chacun se renvoie sa douleur pour justifier son égoïsme, je veux pas qu'on s'arrache les mots qu'on attend. Je voudrais t'écrire des milliers de lettres. Je voudrais que tu les lises pas. Je voudrais que tout recommence, aussi raté qu'avant. La tête plus dure que du ciment.
Je m'en fous de l'équilibre. Voilà. Je m'en fous d'une histoire qui "marche", avec des horaires, et des coïts organisés, une construction brique à brique, une entreprise qui roule, une petite satisfaction de manufacture réussie, un tapotement de ventre repu tout fier de sa capacité à bouffer. Rien ne va de soi. Nous n'avons que notre histoire, toi comme moi, nous n'avons que notre putain d'histoire, bancale, stupide, raturée, pathétique. Cette page est la seule qui nous appartienne vraiment.
Je la tourne pas, cette saloperie de page; la suite de l'histoire, je m'en fous. Je la sais déjà poussive, avec des poses écoeurantes, des respects qui vont m'emmerder, des goujateries stratégiques, des délais légaux soporifiques. L'amour croque-mort, avec un sourire grave et des mots retenus. L'amour copain qui rend service, l'amour courtois qui fait bien attention, oui, mais à soi.
Je suis suspendue, j'écrirai rien de bon, je tremperai ma plume pour écrire un misérable mot, ma chandelle est morte, ouvre-moi la porte, puisque
j'ai plus rien d'un feu.
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"Ma part, c'est d'être perdue."


