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Extractions
Avril 1310
Eliabel entend les hurlements de la femme avant même d'atteindre la barrière. C'est le mari qui ouvre. Il dit "Je crois que ça a commencé."
- Avez vous détaché les vaches ?
- Non, dit il en reculant. Et il se frappe le front.
- Faudra pas pleurer si le cordon s'enroule sur le bébé.
Eliabel s'approche de la femme hurlante qui lui tend les bras, elle renifle son haleine.
- Ton mari te bat ?
- Des fois, des fois....mais je le mérite toujours.
Ce sera un accouchement difficile. Elle a le bassin si étroit.
Elle lui fait boire la poudre de matrice de lièvre. Le col n'est pas dilaté. Elle met du poivre à ses narines, pour la faire éternuer.
- Tu n'as pas une fille de ferme pour t'adosser ? C'est la grosse Louise qui vient. Elle la soutient par le bras, elle a des haut le coeur mais elle se retiendra.
Eliabel s'enduit les mains d'huile de violette et de laurier, elle entre sa main dans la femme et repousse le bébé. Il faut qu'il se positionne.
Ca hurle longtemps.
Et le bébé sort, il crie, il est vaillant. C'est un mâle. Le père, là bas, dit que c'est bien. Qu'on l'appelera Philippe comme notre beau Roi. Eliabel nettoie les glaires du bébé avec un mélange de rose pillée, de miel et de sel et coupe le cordon à quatre centimètres du nombril, été printemps automne hiver.
Elle rentre à nouveau dans la mère qui ne réagit pas vraiment, à la recherche de la secondine. Il faudra la brûler. Le père est fier. Il dit qu'elle peut prendre le cordon. Séché, il se vendra bien à quelque templier. C'est un puissant philtre d'amour.
On lui offre le vin, une volaille et son bouillon, puisque mère et fils sont saufs.
Ha non.
La mère, non.
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juin 1976
Nous habitions un rez de chaussée. Il y avait un balcon qui donnait dans le salon. Mon père faisait la sieste, juste après le repas de midi, reprendre quelques forces avant de repartir au chantier. Il a entendu que ça miaulait, là-dessous. Une chatte avait laissé ses cinq nouveaux nés sous notre canapé. Ma mère a trouvé ça immonde, mon père a trouvé ça mignon. Je trouvais le chat blanc plus joli que les autres, je l'ai pris dans mes bras. Quelque chose a fondu sur moi, que je connaissais pas. Le chat c'était tendre, ça sentait bon. Chaud et vivant. Mon père a pris les autres chatons, dans un sac. Il a dit qu'il irait les noyer. Pas devant nous, mais j'entendais tout. Ma mère a dit "Et lui ?" en parlant de celui qui têtait ma main.
Mon père est venu vers moi. Je l'ai regardé comme ça.
Il a tapé du poing sur la table, je crois bien que c'est la seule fois. Il a dit "Celui là, elle le garde"
Dans l'après midi, la mère des chats est revenue, elle a surgi de dessous le canapé, blessée, folle. Je ne comprenais pas.
Mon père est rentré, il a sorti le sac. Les chats étaient vivants. Il n'avait pas pu, mon père. Ma mère a trouvé ça idiot. J'ai trouvé ça merveilleux. La chatte était là, devant notre grillage. Mon père a laissé sortir les chatons. Ils sont partis tout groggy vers leur mère qui nous regardait fixement. Elle ne s'en allait pas. Je me souviens de ses yeux doux, sûrs, déterminés. Je ne connaissais pas ce regard là.
Elle ne partait donc pas. Mon père m'a dit : "Il faut que tu lui rendes son bébé."
A mon père toujours, j'obéissais.
Le chaton blanc a quitté ma poitrine, c'était tout mouillé sur ma robe. Je sentais comme un vide, et c'était tout froid.
La chatte a disparu, ses petits dans la gueule.
Mon père m'a dit: "Tu en auras un autre" et il a tapoté ma main.
J'ai dit oui, mais je savais déjà que ce ne serait plus possible. Il n'y en aurait pas d'autre.

Ma mère a dit qu'il fallait laver ma robe.
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Février 2008
Madame T entre dans la pharmacie. Elle achète un test de grossesse. Les pharmaciennes sourient largement, tellement tout ça c'est magnifique. Mme T est mariée, déjà mère. Elle approche de la quarantaine mais on dirait qu'elle s'en éloigne, lui dit souvent son mari, ainsi que son coiffeur. Mme T se compose une mine, elle joue à l'impatiente ravie.
Elle regarde les deux lignes roses, elle sent la panique monter. Mme T. se dit qu'autour d'elle, tout le monde est "Pour" l'avortement. Mais il sera toujours contre le sien.
Le médecin dit: "Les tests sanguins le confirment, j'ai une excellente nouvelle pour vous"
Alors, elle ose timidement dire qu'elle a entendu parler d'une pilule abortive. Il dit Ha oui l'ivg maison. Sa voix devient froide, métallique. Il explique le délai légal, il tend les papiers. Il dit tout de même et la pilule du lendemain ?
Elle voudrait dire qu'elle se sent tellement inhabitée le plus souvent, qu'elle ne se sent pas la maison idéale pour faire le nid d'un autre enfant. Elle n'ose pas lui parler de la fatigue immense de la responsabilité, de la peur, de la difficulté de vivre, de la présence qu'il faut donner quand on est si absente à soi-même, de la tragédie d'être mère, chaque instant, et de devoir toujours le taire. Qu'un enfant pour elle, c'est une histoire qu'on se raconte avant pour s'habituer, que la bonne surprise, elle ne se fait pas à l'idée. Mais vous êtes déjà mère, aurait-il répliqué.
Elle aurait répondu qu'on n'est pas la même mère pour chacun. Que chaque fois, ça se réinvente. Que si l'amour s'agrandit à chaque enfant, la peur aussi augmente. Quand elle voulait un enfant, personne ne se posait de question. Tout était légitime, magnifique, une évidence. Pourtant, rien n'est plus trouble qu'un désir d'enfant...Mais il ne demande rien. C'est dommage, elle aurait aimé qu'on valide, qu'on lui dise qu'elle avait ce droit-là. Il tend l'ordonnance, sans la regarder. Un sourire maîtrisé. Dans la salle d'attente, il y a écrit " Mon ventre m'appartient". Oui, mais pas le sien.
Elle sort. Elle se sent ignoble, coupable de génocide par anticipation.
Il dit dans son dos "Parlez en à votre mari, tout de même, il a son mot à dire."
Il faut qu'elle trouve quelque chose qui le frappe. Quelque chose qui lui rabatte la certitude, qui le fasse taire. Il faut qu'elle se venge de ce qu'il a injecté.
- Non, tout comme vous, Docteur, mon mari n'a rien à dire, car cet enfant n'est pas de lui.
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Sculptures: Ron Mueck.

